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^S'
L'ARYENNE
DU MÊME AUTEUR
La Petite Classe i vol.
Histoires de Masques i vol.
Conzerlure de Henry Bataille.)
Monsieur de Phocas i vol.
{Couverture de Geo-Dupuis.)
Poussières de Paris i vol.
Princesses d Ivoire et d'Ivresse i vol.
[Couverture de Manuel Orazi.)
Le Vice Errant i vol.
Couverture de Lorant-Heilbron.^
Monsieur de Bougrelon i vol.
Propos d'âmes simples.
{Couverture de Sein.)
Fards et Poisons i vol.
'Couverture de JMaignien.)
Madame Monpalou i vol.
{Couverture de yosé Roy.)
Maison pour Dames i vol.
Théâtre i vol.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède, la Nor\'ège. la Hollande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollexdokff, 50, rue
de la Chaussée-d'Antin, Paris.
JEAN LORRAIN
L'ARYENNE
Septième édition
PARIS
SOCIETE D'EDITIONS LITTERAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendor^
50, CHAUSSÉE d'aNTIX, 50
1907
Tous droits réservés.
IL A ETE TIRE A PART
DIX EXEMPLAIRES SUR. PAPIER DE HOLLANDE
NUMEROTES A LA PRESSE
L'ARYENNE
L'ARYENNE
I
— Entrez !
La comtesse Ilhatieff, étendue sur sa chaise
longue, devant un feu pétillant de grosses
bûches, avait à peine levé la tète ; machinale-
ment elle prenait sur le plateau le billet apporté
par le valet de pied :
Ma chère Martfie^
Est-ce trop vous demander que de vous prier
de passer chez ?noi avant le dùier, et fi êtes- vous
pas trop fatiguée des courses? Il devait y faire
un froid de canard, et peut-être jj ave z-vous pris
tuai ?
Je sais bien que vous navez qu'à traverser le
jardin, mais J'ai peur que vous ne soyez déjà
L'ARYENNE
déshabillée. J'aurais pourtant bien besoin de vos
conseils. Je récite, ce soir, chez la duchesse de
Langlade ma poésie de Nausicaa :
Parmi les grands roseaux, dont les tiges bruissent
Au-dessus des yeux d'or dédoublés des lotus.
Et vous seule, ma chère Marthe.^ pouvez- juger
des gestes et des intonations vraies. Vous possé-
dez un sens si délicat et si sûr. Avec vous pas
de gaffes possibles ! Et je me méfie un peu de
mes élans, je ne suis pas toujours maîtresse de
mes effets, je suis une impulsive et j'ai besoin
de votre eau de source dans l'écume bouillante
de mon geyser Vos lumières me sont aussi
nécessaires p)our le choix de ma robe. Que diriez-
cous, pjour ce soir, de ma tunique de crêpe de
Chine safran avec, dans les cheveux, mon petit
diadème de perles, celui qui me donne Vair
d'une Muse de la Malmaison? Simon me con-
seille, lui, ma robe de voile rouge po?7ipéien
avec ma parure d'émaux translucides, ma der-
nière de chez Lalique, celle aux dauphins d'opale
sur fond vert de mer ; mais je trouve cet attirail
un peu modem-style. Enfin venez. J'ai aussi
à vous consulter sur un nouveau kohl pour les
LARYENNE o
ijeux^ un kohl violet que le prince de Tyr ma
rapporté cC Alexandrie et qui donne aux regarda
une profondeur admirable. Je n abuse pas irop^
n'est-ce pas, ma chérie ? Je tiens à être absolu-
ment belle ce soir et vous n avez qu'à traverser le
jardin.
Je vous embrasse,
Mélisande.
La jeune femme lisait distraitement la lettre
et répondait au valet de pied :
— C'est bon. Dites à la princesse que je
viens...
Elle se levait de sa chaise longue el, avec
un geste de résignation excédée, passait dans
la pièce voisine, qui était un cabinet de toi-
lette.
La comtesse Ilhatieff rentrait de Longchamp
et sa lassitude était extrême. Elle y avait gre-
lotté, trois heures durant, sur le mail de John
Stevenson; le prince de Ragon d'Helyeuse y
avait exigé sa présence. Souple, de tournure
affinée et la taille la plus mince malgré ses
trente-deux ans et déjà un fils de dix ans au col-
lège, la comtesse Marthe Ilhaliefî était une des
6 LARYENNE
femmes les plus décoratives de Paris, et les
Ragon d'Helyeuse, qui Thébergeaient dans leur
hôtel de la rue Barbet-de-Jouy, l'exhibaient
tant et plus dans toutes les réunions sportives
et mondaines.
Après le désastre, qui avait détruit sa fortune,
en la laissant quasi veuve avec trois enfants, la
comtesse IlhatiefF avait été recueillie par les
Ragon d'Helyeuse. Les deux femmes étaient
amies d'enfance. Les Helyeuse lui donnaient la
table et le logement. Ce logement était, il est
vrai, un pavillon situé auprès des communs,
mais aménagé avec un certain confort. La veuve
y avait installé des épaves de sa fastueuse ins-
tallation de Nice, le peu de mobilier qu'elle
avait pu arracher à la rapacité des créanciers ;
et la princesse payait en plus la pension des
enfants. La jeune femme ruinée vivait donc
aux frais de ses amis. Les d'Helyeuse, d'ailleurs,
se montraient parfaits pour elle: ils mettaient
leurs chevaux et leurs attelages à sa dispo-
sition, mais ils n'oubliaient pas non plus de la
promener à toutes les premières. La princesse
de Ragon d'Helyeuse, juive convertie, dont
le seul regret était de ne pas avoir été élevée
L'ARYENNE 7
aux (( Oiseaux », était trop heureuse d'entre-
tenir publiquement une comtesse Ilhatieff, née
de Malhouëtt, une des plus vieilles familles de la
Basse-Bretagne.
Quoique très souffrante et alanguie d'une
incurable neurasthénie, résultat des affreuses
émotions qui venaient de briser sa vie, la com-
tesse Ilhatieff n'avait pu refuser de suivre aux
courses le prince d'Helyeuse.
Elle était rentrée à l'hôtel, morte de froid, les
joues bleuies par la bise aigre ; et une halte au
Pavillon chinois où les avait cantonnés, pen-
dant une heure, une giboulée de neige fondue,
n'avait fait qu'aggraver son malaise. Aussi, à
peine arrivée rue Barbet-de-Jouy, avait-elle tra-
versé à pas fiévreux le vieux jardin et, désha-
billée en un clin d'oeil sans le secours d'une
femme de chambre, s'était-elle jetée sur sa
chaise longue, trop heureuse des deux heures
de répit qu'elle avait avant le dîner (les Ragon
d'Helyeuse ne se mettaient à table qu'à huit
heures), et, là, dans la tiédeur de la chambre
close, sans corset, les coudes enfoncés dans
la batiste de soie des coussins d'eiders, la com-
tesse Ilhatieff s'abandonnait, les yeux clos,
8 LARYENNi:
aux douceurs d'un repos bien gagné. Un va-
porisateur à portée de sa main venait rafraî-
chir l'atmosphère et, pendant que le feu ronflait
dans la cheminée, la jeune femme avait pu se
croire pendant vingt minutes maîtresse absolue
de ses actions. La lettre de la princesse de Ragon
d'Helyeuse, — en poésie : Mélisande, — était
venue lui rappeler quel dur servage elle avait
accepté en acceptant les bienfaits de la mai-
son.
La comtesse llhatiefT n'avait rien à refuser à
son amie ; elle regardait par la fenêtre la maigre
verdure des marronniers d'avril frissonner sous
le ciel plâtreux et gris de cette fin de journée,
mesurait d'un regard les allées au sol détrempé
sous les arbustes frileux et, avec un lent
soupir, atteignait dans la penderie une robe de
drap bleuâtre et un long manteau de velours
brun.
Elle n'avait qu'à traverser le jardin, la prin-
cesse le lui avait écrit, et la comtesse llhatiefT
était aux ordres de la princesse.
Cette protection, mieux, celte aumône prin-
cière étendue sur l'infortune des llhatiefï lui
valait l'admiration de tout Paris et la sympathie
LARYENNE 0
du Faubourg" ; les salons les plus fermés lui
avaient été immédiatement ouverts et il nV avait
plus, de la rue de Lille à la rue de Yarennes,
une douairière chez laquelle on ne trouvât les
œuvres de la princesse de Ragon d'Helyeuse;
car si celte chère Rebecca Riesmer, — en litté-
rature : Mélisande, — était une des muses de
l'heure, elle était aussi une de celles qui avaient
eu le plus de mal à percer : le monde est plutôt
hostile aux carrières littéraires aggravées de
grosses fortunes. Mais les belles actions et
les charités retentissantes aplanissent tous les
obstacles et, grâce à l'adoption des Ilhatieif, il
n'y avait plus de matinée littéraire, du Troca-
déro à la place des Yosges, où l'a princesse
Mélisande ne fût religieusement écoulée par
l'incompréhension cependant notoire des plus
endurcies yachlwomen et des plus enragés
chaufTeurs.
La princesse de Ragon dHelyeuse était, avec
M"" de Montgomery, de ?soailles et Lucie
Mardrus, une des seules dont on ne discutait plus
le talent, mieux, une des rares Gastalides dont
on acceptait aveuglément, comme une hostie, les
yeux baissés et les lèvi-es béantes, les rimes les
1.
10 LARYENNE
plus imprévues et les métaphores les plus inso-
lites. Elle en imposait partout les audaces, des
salons-ateliers de la plaine Monceau aux galeries
d'art rétrospectif hongrois des plus anciens
hôtels de la pointe Saint-Louis, et partout,
qu'elle officiât enroulée dans des crêpes de Chine
de teinte exténuée aux plis agrafés' de scarabées
d'Egypte, toute une floraison de turquoises
malades, gravées d'or et verdissantes, essaimée
dans les volutes d'improvisés péplums, très Muse
de Gustave Moreau, ou bien, la gracilité de son
cou exagérée par des colliers de pendeloques
de cristal bleuâtre et, dans ses cheveux roux,
d'opalines renoncules détachées, on eût dit
d'anciens lustres de Venise; partout, qu'elle fût
une Salomé de peintre impressionniste ou une
petite statue d'Egine, polychrome et délicate,
elle était partout, avant même d'être l'auteur de
la Multiple Angoisse et de V Ardeur des Nuits, la
bienfaitrice des enfants Ilhatieffet de la comtesse
IlhatiefT, née Marthe de Malhouëtt.
Dans les salons rivaux on appelait la jeune
femme protégée YOtage et tout cela, la com-
tesse IlhatiefT le savait: elle savait quelle cap-
tive de guerre elle figurait dans le cortège des
L'ARYENNE 11
joueurs de flûte et porteurs de lyre de la
princesse ; elle n'était qu'un trophée de plus
dans la montée triomphale de Mélisande au
Parnasse.
Entre temps, elle avait endossé une robe,
refermé sur elle les plis veloutés du manteau et
tout en se hâtant, à travers le jardin glacial, vers
le rez-de-chaussée illuminé de Thôtel, elle ne
pouvait s'empêcher de faire un lugubre retour
sur elle-même.
Elle aussi avait eu un hôtel à Paris, une
livrée, des chevaux, des cochers à ses ordres, et
dans leur somptueuse villa de Nice, elle aussi,
du vivant du comte (du vivant, car, où il était
maintenant, il était plus mort qu'enterré dans la
terre), elle avait reçu des grands-ducs, des
archiducs, des princes héritiers et des favorites
de têtes couronnées. Et elle était maintenant
aux ordres d'amis riches et généreux, descendue
au rang d'amie pauvre, de parente entretenue
par bonté, et que, par charité, un peu par
ostentation aussi, on garde auprès de soi.
Et c'est le jeu qui Tavait réduite à cette extré-
mité. Il lui avait pris ses millions, son mari, l'es-
time éphémère du monde, la considération et
12 LARYENNE
l'avenir de ses enfants, le jeu qui rafle, pompe,
disloque et démolit les cerveaux et les fortunes ;
le jeu qui morcelé, déplace et nivelle les patri-
moines ; le jeu qui fait sortir du sol, édifie et
puis rase et ruine en un jour le décor fastueux
des hôtels princiers et des villas de songes...
Le comte IlhatiefF avait tout perdu au jeu. En
dix ans il avait lapidé vingt et quelques millions
et elle, Marthe de Malhoiiëtt, comtesse Ilhatieff,
était un objet de luxe de plus dans le luxe des
Helyeuse, la fleur rare, l'iris héraldique et
charmant de la collection de Rébecca Riesmer,
le joyau d'art de Mélisande.
Et la jeune femme sentait gronder et écumer
en elle la vieille haine de la captive pour son
vainqueur, la rancune de Gassandre contre
Klytemnestra, épouse d'Agamemnon, la légen-
daire rancœur de TOtage.
II
La princesse de Ragon d'Helyeuse venait de
dire ses vers, un murmure flatteur avait accueilli
le dernier hémistiche.
L" ARYENNE 13
Maintenant un groupe d'habits noirs se pres-
sait autour d'elle, quelques robes de bal aussi,
d'ondoyantes traînes de gaze de soie et de
tulle pailleté en taches claires; Nausicaa ws-Wii
une ovation à la poétesse de Y Ardeur des nuits.
La princesse d'Helyeuse n'était plus à les comp-
ter, mais le succès s'en étendait au salon de
la duchesse de Langlade, qui avait la primeur
de la poésie. Nausicaa était une œuvre inédite
que la princesse n'avait encore égrenée nulle
part.
Droite dans les plis enroulés et tombants
d'une tunique vert glauque qui en faisait une
petite naïade tanagréenne,le rouge de ses cheveux
teints, séparés en deux bandeaux ondes sur ses
tempes, et le bleu violacé de ses yeux avivés d'un
fard étrange, si délicieusement factice et si pâle
qu'elle en devenait une petite statuette de jade
au précieux revêtement d'émail vert, la princesse
de Ragon d'Helyeuse essuyait les compliments
anonnés de Polydore Champion, l'helléniste le
plus bègue de la coupole, Polydore Champion,
dont rironie érudite et fielleuse, depuis bientôt
vingt ans, enlize et sape doucement et sûre-
ment toutes les traditions, toutes les crovances,
14 LARYENNE
et toutes les légendes qui font les religions,
Polydore Champion, Tacharné démolisseur des
saintes et le panégyriste enthousiaste des cour-
tisanes. L'académicien était venu pour elle : la
duchesse de Langlade avait ménagé l'entrevue.
Champion était bien trop averti pour n'avoir pas
désiré entendre une poétesse aussi bien située
dans le monde que la princesse de Kagon,
Il avait manifesté son désir à sa vieille amie de
Langlade; et Mélisande n'était pas assez indiffé-
rente aux honneurs décernés par l'Académie
pour n'avoir pas immédiatement consenti à
satisfaire l'Immortel.
C'était la rencontre de ces deux phénix et le
choc de ces deux gloires, que la duchesse de
Langlade offrait ce soir à ses invités. Elle y
ajoutait l'attraction d'une audition de Grieg :
toutes les suites d'orchestre de Pecr Gynt^
qu'une cabale nationaliste venait de huer vio-
lemment au concert du Ghàtelet. La duchesse
avait même annoncé à quelques intimes la
venue, ce soir-là, de M. de Montesquiou. Le
poète-gentilhomme ferait chez elle sa rentrée
dans le monde. Mais l'auteur des Paons était
bien trop avisé pour se risquer dans un salon
L" ARYENNE 15
OÙ Iriompliaient à la fois Mélisaade et Poly-
dore, Tiicadémie et le Faubourg. La mode venait
de s'emparer de la princesse et on ne lutte ni
avec la mode, ni avec la jeunesse d'une femme :
le comte s'était tenu coi.
D'ailleurs, la soirée ne faisait que commen-
cer, il était à peine dix heures et demie. Avec
le naturel charmant dont elle avait fait un art, la
princesse de Ragon d'Heiyeuse avait ouvert le
feu; elle ne s'était pas faite trop prier pour dire sa
Nausicaa. Elle recevait maintenant les félici-
tations de Polydore. Avec le bégaiement voulu
dont il enveloppe ses pires perfidies, llmmortel
évoquait les ombres de Sapho, de Bitilis et
d'Erinna, louvoyait entre le Cantique des Can-
tiques et V Odyssée du divin Homère. C'était du
Pindare et du Leconte de Liste, du Théocrite et
de l'Albert Ménard. Impassible, les longs cils de
ses paupières baissés en ombre portée sur ses
joues mates, la princesse d'Heiyeuse écoutait.
Il lui fallait subir en même temps les efferves-
cences d'enthousiasme et les éloges hyperbo-
liques de M""' de Mathuvrécourt, la grosse Egérie
de l'académicien.
W^" de Mathuvrécourt suivait partout son Im-
16 L'ARYENNE
morlel. Elle Tavait découvert dans des temps
déjà lointains, chez la marquise de Beaufrelong,
aujourd'hui défunte, alors que, presque inconnu,
pauvre petit bibliothécaire invité par protection
aux dîners hebdomadaires de la dame, il ratio-
cinait dans les bouts de table, effaçant un peu
par sa mine de cuistre et son ton pédant, les
belles madames, ferventes de Dumas et de Pail-
leron, M™^ de Mathuvrécourt, ayant flairé dans
Champion un mérite, l'avait cueilli comme une
épave, capturé comme un brick marchand.
Étourdi de compliments, stupéfié d'attentions,
énervé de flatteries, elle l'avait attaché à sa per-
sonne, introduit dans son salon, imposé à ses
amis. Bref, elle s'était installée dans une gloire
dont elle enflait la voile et dirigeait le vent. Poly-
dore Champion avait trouvé chez M"® de Mathu-
vrécourt une salle à manger où inviter ses amis,
une cheminée de marbre, oii se poser en caria-
tide pour conférencer après boire, un public et
un salon ; tout ce qu'il ne trouvait pas ailleurs,
et tout ce qu'avaient déjà tant d'autres : une par-
lotte mondaine où débiter son boniment. Plus
ambitieuse encore pour elle que pour lui, M"*^ de
Mathuvrécourt s'était attelée corps et âme à la
L" ARYENNE 17
réputation de son protégé ; elle l'avait appuyé et
poussé de toute l'autorité de son crédit et de ses
relations. M""^ de Mathuvrécourt était quelque peu
millionnaire : M™^ de Mathuvrécourt avait réussi.
Polydore Champion était aujourd'hui acadé-
micien ; mais M""' de Mathuvrécourt en avait fait
sa chose. Elle n'entendait pas qu'on lui escamo-
tât son Immortel, elle le couvait et veillait sur
lui avec une jalousie avare ,^ elle était toujours
dans son ombre et il ne fallait pas songer à avoir
chez soi l'historien de Laïs de Corinthe sans
M"'' de Mathuvrécourt.
La duchesse de Langlade, qui avait du monde,
s'v était résio^née. et voilà comment, ce soir-là,
Polydore et Lydie (M™^de Mathuvrécourt s'appe-
lait Lydie) complimentaient la princesse de Ra-
gon d'Helyeuse.
L'Egérie de Polydore coupait son admiration
de petits cris de pintade et de petits gestes de
ses bras trop courts, des bras célèbres dans la
société parisienne qui faisaient ressembler la
pauvre femme à une citrouille ornementée d'ai-
lerons. Un imperceptible sourire taquinait les
lèvres de la princesse, car sur ce physique de
cucurbitacées cette chère M'^^de Mathuvrécourt,
18 L'ARYENNE
une fervente du xviii^ siècle, avait arboré un
costume dans le goût de Lancret. C'était un
attifage de soies tendres retroussées de nœuds
les plus galants et, sur la tête alourdie de
bajoues, au nez absent, aux gros yeux ronds,
une tête, on eût dit, dessinée par Léandre ; parmi
l'incendie d'une chevelure flambante, un coquin
de petit béret de velours ciel : le béret des
bergeries de Lancret... Et la princesse de
Ragon d'Helyeuse, qui regardait de coin ce béret
ciel, se figeait de plus en plus dans une attitude
de statue. Un cercle de curieux grossissait au-
tour du trio. On tenait à entendre les mots échan-
gés par les gloires. La coiffure de l'Egérie aussi
intrie-uait.
La duchesse de Langlade, triomphait : l'en-
trevue devenait protocolaire. Confondu dans
le rang des admirateurs, le prince de Ragon
d'Helyeuse affichait une face rayonnante. Une
joie non dissimulée transfigurait ses grands traits
hâlés de sportsman ; un frémissement des lèvres
faisait trembler sa moustache blonde, et, assise
dans un coin du salon, la comtesse Ilhaliefl" ne
quittait pas des yeux la moustache du prince et
son léger frémissement.
LARYENNE 19
Était-il assez fier de sa femme I Gomme il
l'aimait, et avec quelle ferveur désirante il l'en-
veloppait de ses regards ! Le triomphe de Méli-
sande était un peu son œuvre à elle, Marthe de
Malhouëtt, comtesse IlhatiefT. C'est elle qui lui
avait conseillé cette tunique vert glauque, qui
la faisait ressembler à une jeune Néréide ; elle
qui lui avait appris à laisser tomber mollement
ses fins de phrases et ce joli geste de la main
passée sur les tempes, comme pour réveiller la
mémoire endormie en caressant les yeux et leurs
visions. Tous ces jolis effets de diction et de
mimique, c'est à elle que Mélisande les devait.
Marthe de Malhouëtt avait un vrai talent de tra-
gédienne et, avec cela, une science innée des
intonations, une précision logique du geste et
une sobriété dans le rythme qui, toute jeune,
auprès des dames de l'Assomption, où elle avait
été élevée, Tavait toujours désignée pour les
premiers rôles dans les représentations du cou-
vent. Ses dons acquis et naturels l'avaient-ils
assez souvent fait applaudir dans des réunions
mondaines, soit à Nice, soit à Cannes? Dans du
Maurice Donnay, dans de l'Henry Lavedan, dans
du Rostand même, elle avait eu des succès de repré-
iO L'ARYENNE
sentations de cercle, qui sont de vraies premières
théâtrales ; car l'acteur et l'actrice prennent
vraiment là contact avec le grand public. Elle
était alors la comtesse Ilhalieff, la femme
enviée, adorée et fêtée du comte Michel Ilhatieff,
le plus gros joueur de la Riviera, le plus enragé
automobiliste aussi, le lion de tous les records
et de tous les sports de toute celte société prodi-
gue et vaniteuse de Cosmopolis. C'était l'époque
de leur villa, où tout Cannes et tout Monte-
Carlo défilaient moins pour les Altesses reçues à
sa table, que pour le maître de la maison, heu-
reux gagnant des courses Paris-Yienne et de
Paris-Madrid, et puis, quand arrivait l'été, c'était
la saison de (c Cowes », les ruineuses élégances
de la vie de yacht et les croisières en noble
co mpngnie dans les fîords de la Baltique. La com-
tesse llhatietr avait connu tout ce beau train
d'existence. Les vingt et quelques millions qui
leur permettaient de l'établir, le comtellhatieflles
avait mangés en cinq ans ; le patrimoine fami-
lial, grossi pendant des années par une lignée
d' Ilhatieff, joueurs heureux de père en fils, le
comte Michel l'avait vu fondre au fracas des billes
de toutes les roulettes d'Europe, commeau bruit
L'ARYENNE 21
des jetons de tous les cercles de Paris, de Vienne
et de Londres. Après les gains insolents, Ilha-
tieff, trahi par la veine, avait connu Thorreur
des grosses pertes, l'affront des abandons, Tou-
trecuidance des fournisseurs, Tatlitude mena-
çante des usuriers et jusqu'au tapotement sec
du marteau du commissaire-priseur. Ce beau
joueur était maintenant sous-officier dans la
lésion k^tran2:ère, à Sidi-Bel-Abbès. Dans sa
détresse il n'avait trouvé rien de mieux que de
s'engager parmi ces parias et ces déclassés de
tous les mondes et de tous les pays. Une bour-
gade militaire de la province d'Oran, aux con-
fins du désert, l'avait recueilli comme une épave,
misérable épave du jeu échouée là, dans les
sables d'Afrique, avec l'écume humaine de tant
de villes et de ports. Il y faisait le dur métier
de légionnaire sous l'implacable ciel de là-bas,
trop heureux de savoir ses enfants recueillis
par les Ragon d'Helyeuse et vivant, grâce à eux,
à labri du besoin ; Marthe IlhatietT, la veuve
de ce disparu, payait sa dette de reconnaissance
en inspirant les robes, les attitudes et les dic-
tions de la poétesse Mélisande et en lui prépa-
rant ses succès mondains.
'22 LARYENNE
Elle était auprès d'elle un peu plus qu'une
coiffeuse ou qu'une couturière, un peu moins
peut-être qu'un professeur de déclamation.
La princesse de Ragon d'Helyeuse avait pris le
bras de Polydore Champion. L'académicien la
reconduisait à son fauteuil. Un tlot d'admi-
rateurs s'ouvrait et se pressait sur les pas de
la jeune femme. Le piince Simon avait cru
devoir offrir son bras à la grosse Egérie de
rimmortel: M"'^ de Mathuvrécourt minaudait,
rengorgée et tassée comme un melon sur une
borne, ombragée, on eut dit, par la haute
silhouette du dernier des Helyeuse.
Marthe IlhatiefT, toute au souvenir de Ihomme
exilé maintenant dans les sables de l'Afrique,
attachait un regard noir sur les deux couples.
III
« Vous avez lu l'article du Sancho sui'V Ardeur
des Nuits!. .. Nymi^he potagère et petite dévote
de Priape ! Il était plutôt joyeux, l'arlicle! Elle
écope quelquefois, la princesse. — Non ? il y
avait dévote de Priape? et l'article était de qui?
LARYENNE 23
— Il était dithyrambique, mais d'une maladresse
insigne à moins que ce ne fût la pire per-
fidie. — Petite dévote de Priape ! et qu'a dit le
mari ? — Simon ! Il est aveugle. Il n'y a qu'à le
regarder écouter sa femme. Il n'en revient pas
encore d'avoir trouvé une Muse dans sa cor-
beille de noces. — Elle a du talent. — Oui, mais
si elle n'était pas princesse... I — Il y a le litre et
les millions, la mode s'en môle. — Et le snobisme
donc ! — Et quel art de la réclame! — Ohî on
n'épargne rien, les déjeuners socialistes suivent
les dîners d'ambassades, et quel accueil à tous
les faiseurs d'interviews ! Yous avez lu le der-
nier dans le Rameur. Elle s'y déclare anarchiste
selon l'Evangile. — Avec six cent mille francs
de rente! — Oh! elle n'est pas née pour rien
Rébecca Riesmer. Elle a le sens pratique des
affaires. L^'atavisme oriental ! aussi quelle presse !
La grande et la petite, les revuettes et les grands
quotidiens, et les mensuels et les hebdoma-
daires, y Aurore et le Gaulois, le Mercure et le
Pot aux roses, les Débats et Y Assiette au beurre!
— Et les illustrés donc ! — Les caricaturistes
l'épargnent. — Parce que princesse. — Et ies
peintres se disputent la gloire de l'exposer au
24 laryennl:
Salon. — Parce que millionnaire. — Elle a du
charme. — Et du naturel. — Parlons-en. Elle est
la Muse du radis rose, du concombre et de la
citrouille, Armand Sylvestre avait confisqué les
roses, Rebout les iris noirs, et V hortensia bleu
est le monopole de M. de Montesquiou. — La
barbe! c'est à se tordre. »
Les habits noirs s'esclaffaient. Les traits cin-
glants pleuvaient dru dans un groupe élégant
de jeunes chauffeurs en cravates blanches.
On y déchiquetait allègrement la princesse
d'Helyeuse Le Matin de Printemps de Grieg
et ses lumineuses harmonies, toutes de douceur
et de fraîcheur, rythmaient les plaisanteries fa-
ciles de ces messieurs.
Assise à l'écart un peu en avant du groupe, la
comtesse Marthe Ilhatieff entendait tomber sur
son amie les lourdes attaques de cette jeunesse
dorée sans y prêter attention. Il y a beau
temps qu'elle connaissait l'antienne. Elle avait
trop souffert elle-même des calomnies du monde
pour attacher la moindre importance aux pires
médisances: elle méprisait également tous ces
beaux inutiles à l'esprit balourd et goguenard.
C'étaient pour elle propos d'écuries, de garages
L'ARYENNE 25
et de grands bars; les drames qui avaient brise
sa vie l'avaient rendu inditTérente aux petites
infamies journalières élaborées et colportées par
l'oisiveté envieuse des mondains.
Bercée par la musique de Grieg, sa pensée
était bien loin de ce salon où elle paradait en
otage, amie pour la galerie de la princesse de
Ragon. Elle était à JNice, dans cette villa des
Cyclamens où elle avait passé les plus belles
années de sa vie. Elle en revoyait le jardin et
les cent mètres de terrasse plantés de platanes et
d'eucalyptus, un des plus anciens jardins de
Nice, dont un rouge incendie de poiriers du
Japon et d'arbres de Judée éclaboussait les hori-
zons en avril. Ils devaient être en pleine florai-
son maintenant; et tous les floconnements
embaumés des arbustes exotiques, la jeune
femme les évoquait en même temps que la
demeure et la longue enfilade de ses vastes
salons.
Quelles fêtes n'avait-elle pas présidées dans ce
cadre royal I Tout avait été vendu aux enchères,
dispersé au bruit des marteaux des commis-
saires-priseurs et, avant d'en être arrivée là,
quelles heures d'angoisses, quelles soutTrances
26 L'ARYENNE
n'avait-elle pas connues, et quelles humiliations
aussi depuis le soir oii, après un dîner de vingt-
quatre couverts, les deux cuisiniers, las de ne
pas être réglés depuis trois mois, avaient
envahi l'antichambre et sous Fœil des valets de
pied complices, au milieu de l'effarement amusé
des invités, avaient élevé la voix jusque dans
son salon et, dans leurs vêtements blancs de
cuisine en taches claires parmi les habits noirs,
tout rouges encore de la chaleur des fourneaux,
avaient exposé leurs griefs et ricané des mena-
ces au nez du comte Serge Ilhatieff devenu plus
blême qu'un mort. Elle revivait d'autres scènes
aussi : ses démarches chez les usuriers de Nice,
ses longues attentes chez les joailliers prêteurs...
et cette émeute d'office, une bande de domes-
tiques congédiés la veille, massée devant leur
terrasse, en pleine Promenade des Anglais, un
jour de bataille de fleurs, le scandale de leurs
errimaces et de leurs huées devant toute la colo-
nie étrangère entassée dans les tribunes ou défi-
lant devant les voitures fleuries Et ses toi-
lettes offertes aux revendeuses et ses plus chers
bibelots cédés de la main à la main, après quels
odieux marchandages ! et les saints devenus
LARYE>'NE 27
rares, les visites espacées, Tinsolence crois-
sante des fournisseurs, tout le douloureux et
poignant calvaire de ceux dont le crédit s'ef-
fondre et dont la dette s'accroît, toutes les étapes
enfin du chemin de la ruine et, parmi tant
de blessures, la plus cruelle peut-être, les adieux
de la gouvernante de ses enfants, de l'Alle-
mande qui les avait élevés, venant prendre
congé d'elle et lui signifier les motifs de son
départ Pourquoi ce départ prévu avait-il
été comme le dernier coup de cloche, firrévo-
cable et suprême glas du désastre ! C'est la der-
nière goutte d'eau qui fait déborder la coupe.
Quand elle s'était vue seule, abandonnée par cette
mercenaire qu'elle ne pouvait retenir sans ap-
pointements auprès d'elle , alors seulement
Mai'the Ilhatieff avait perdu la tête.
Le comte était parti à Paris pour tenter une
dernière démarche auprès de ses créanciers,
auprès des marchands d'argent aussi et devait
revenir le soir même.
Seule dans la grande villa vide, où les huis-
siers avaient mis partout les scellés, elle atten-
dait désespérément le retour du comte. La vieille
marquise de Perrapore, une ancienne amie de
28 LARYKNNE
son mari, avait bien voulu se charger des
enfants. Déjà, depuis huit jours, on avait sous-
trait les pauvres petits aux scènes de réclama-
tions et d'insolences des créanciers, et, dans cet
isolement , la comtesse Ilhatieff , jusqu'alors
demeurée si forte à travers tant d'épreuves, avait
senti son courage faiblir. Une énervante jour-
née de mistral achevait de la détraquer; le
comte attendu n'était pas revenu, et chaque arri-
vée de train augmentait sa détresse. Alors le
cœur chaviré, comme décroché et flottant sous
les côtes, les tempes martelées par la migraine,
elle, si raisonnable, avait eu recours aux anes-
tbésiants, elle en usait quelquefois maintenant.
Elle avait d'abord respiré de l'éther, puis elle en
avait bu et, grisée du poison subtil aggravé
d'une ou deux piqûres de morphine, brûlée
d'insomnie, elle s'était levée comme une folle
au milieu de la nuit, avait fui la villa, gagné
la promenade déserte et, comme une femme
ivre, avait rôdé par les rues, et de-ci, de-là,
s'était trouvée au petit jour sur les quais du port.
Des matelots d'un steamer anirlais charo:é de
charbon l'avaient abordée, la prenant pour une
fille ; et stupide, hallucinée de poison, elle les
L'ARYENNE -29
avait écoutés sans comprendre. Ces brûles
avaient passé la nuit dans une mauvaise maison
de la vieille ville, heureusement pour la comtesse,
mais si vannés qu'ils fussent, l'un d'eux avait
risqué un geste dont s'était alarmée sa pudeur.
Elle avait crié, s'était débattue.
Un hasard providentiel l'avait sauvée. Le
prince et la princesse de Ragon d'Helyeuse, qui
d'une soirée à Cannes rentraient à bord du
yacht de lord Kernavan, s'inquiétaient de celte
femme aux prises avec des marins; la princesse
avait cru reconnaître la voix. Le cocher du lan-
deau et les hommes de quart du yacht interve-
naient. Ils ramenaient auprès du jeune ménage
une femme à demi évanouie ; les Ragon d'Helyeuse
reconnaissaient la comtesse llhatieff, et Rébecca
Riesmer, Marthe de Malhouëtt, une amie degar-
den-parties et de villes d'eaux.
<( C'est comme j'ai l'honneur de vous le- dire,
cher maître, cette diction que vous voulez bien
aimer, ces gestes qui ont l'heur de vous plaire
sont l'œuvre de madame. Les vers sont bien de
moi, cela, je l'avoue, mais la mise en valeur des
poèmes, je la dois à l'amie que voici. »
30 l'aryi:nni:
La comtesse Ilhatiefî levait des yeux de som-
nambule. La princesse d'Helyeuse était de-
vant elle, mince et menue, vivante petite sta-
tuette de Ghrysopolis dans sa robe verte de
Néreïde. Elle s'appuyait au bras de Polydore
Champion . l'académicien : la grosse M""" de
Mathuvrécourt se penchait à celui du prince; la
duchesse de Langlade se tenait un peu en arrière
avec quelques autres habits noirs.
« Mais d'où sortez-vous, chère amie? C'est
bien cela, nous la réveillons d'un rêve. Comme
cela lui ressemble, elle était en Norvège avec la
musique de Grieg et les kobolds de Peer Gynt.
C'est une âme chimérique » et la princesse pour-
suivait de sa voix claire : « Je tenais à vous rendre
justice, ma chère Marthe. Il faut que tout le
monde sache quelle merveilleuse conseillère
vous êtes pour les choses d'art. Oui, duchesse,
je vous l'affirme, c'est la comtesse qui m'a faite
ce que je suis Mais peinez donc pour lui
faire l'honneur, voyez comme elle se soucie de
son élève. Je viens de perler les Argonautes
quelle aime tant ; elle n'a même pas écoutée » :
et avec un joli geste de son bras tendu vers un
invisible ailleurs :
LARYENNE 31
Elle est là-bas, dans la Norvège,
Là-bas, bien au delà des mers
Dans rélernel palais de neige
Où dorment les futurs hivers.
La duchesse de Langlade, M'''- de Mathu-
vrécourt et Polydore Champion se confondaient
en £-loussements admiratifs. La comtesse llha-
tiefF considérait d'un œil d'hypnose l'aigrette
jaune de la duchesse et le caloquet de l'Egérie
de rimmortel. <( Et quelle admirable créature!
reprenait la princesse en veine de compliments,
vous dites que je suis grecque. Mais regardez-la.
Elle est vingt fois plus grecque que moi. C'est
une statue. »
Instinctivement, sous une pression de mains,
Marthe de Malhouëtt s'était levée et tous la
regardaient comme s'ils la voyaient pour la pre-
mière fois. Moulée dans une longue robe de
crêpe gris cendre, la pâleur de ses épaules nues
émergeait^ on aurait dit, d'un brouillard. Elle
était avec ses yeux fixes et intenses une vraie
statue de la Douleur.
« Kassandra » ne pouvait s'empêcher de dire
Polydore Champion qui possédait sa Grèce.
« Kassandra, oui. c'est la flUe de Priam elle-
3-2 L'AI', Y EN NE
même, s'exclamait la princesse d'Helyeuse. et si
vous saviez comme elle dit le sonnet de Jac-
ques d'Orsel ! — Elle dit des vers aussi! ohl
faites-lui en dire » et un murmure parcourait le
groupe. « Oui, chère amie, insistait la petite
princesse; dites-nous la Kassanclrp. de Jacques
d'Orsel, ne nous refusez pas celle joie ! Je serais
si lière que Ton aous entendît. Elle a une voix
qui vous prend les fibres, si bien posée et si
profonde. Voyons, nous sommes entre nous,
tous les importuns sont partis. Pour la duchesse
et moi et pour M. Champion aussi » et,
comme poussée par une volonté d'au-delà,
Marthe de Malhouëtt, spectrale et figée, enta-
mait d'une voix morte :
Le cœur gros de sanglots, lasse d'ignominies,
Kassandra la prêtresse erre auprès des flots verts,
Captive, elle en comprend les sombres harmonies
Et lit dans leur courroux comme en un livre ouvert.
Elle prince Simon de Ragon d'Helyeuse, remué
par cette voix blanche aux intonations sombrées,
on aurait dit, brisées par place, ne pouvait plus
détacher son regard de cette femme si pâle aux
larires veux pers.
L" ARYENNE 33
IV
«Chère amie, voulez-vous me passer ces
autres bulletins? Quel courrier de la presse, ce
matin ! c'est presque la gloire. — Mais c'est la
o^loire, soyez-en sûre. Y-ous ne pouvez plus en
douter », et la comtesse Ilhatieff passait à la prin-
cesse de Ragon d'Iïelyeuse une liasse de bulle-
tins de Gallois. «Mais, chère amie, intervenait
le prince, si vous nous laissiez finir ce déjeuner!
— Non, non, j'ai hâte de savoir. Lisez, Simon,
rien que des éloges pour votre femme. » A quoi
le prince, légèrement comique : « Les comptes
rendus de la soirée de la duchesse de Langlade...
c'est elle-même qui les a rédigés et communi-
qués aux journaux. — Pourquoi m'empoisonnez-
vous mon bonheur? C'est très mal à vous,
Simon... et ces extraits de mon prochain roman
et ces appréciations de critiques sur épreuves,
est-ce la duchesse de Langlade qui les a commu-
niqués? — Des critiques sur le livre avant qu'il
ait paru...? qui a donc répandu vos épreuves
dans le public? » La jeune femme rougissait
jusqu'à la racine des cheveux, elle avait une
34 L ARYENNE
hésitation :« Mon éditeur, sans doute. Cène peut
être que lui, mais comme vous ctes tourmentant
aujourd'hui, Simon! sur quelle herbe avez-vous
donc marché ce matin? — C'est mon cheval qui
aura fait un faux pas, je ne suis allé qu'au
Bois. ))
La princesse se tournait vers la comtesse Ilha-
tiefT, occupée à sortir d'autres articles de leurs
enveloppes : « Marthe, lisez celui-ci, c'est un pre-
mier Nozière et tout entier consacré à VAy^deu?'
des Nuits. »
La scène se passait dans la salle à manger
de rhôlel d'Helyeuse; le déjeuner tirait à sa
fin, l'arrivée du courrier en avait quelque peu
dérangé l'ordonnance. Avide d'éloges et grisée
par le succès, Mélisande s'était jetée sur le
courrier présenté parle valet sur le traditionnel
plat, devenu chez elle un plat de cristal. Elle
dépouillait fiévreusement toutes les lettres;
les bulletins de presse surtout la passionnaient.
Mélisande ne se possédait plus de connaître
Topinion de Paris sur elle et son œuvre. En
esclave soumise à tous ses caprices, la comtesse
Ilhaliefî l'aidait dans ce dépouillement de sa
aloire; elle tendait à Mélisande les bulletins
L'ARYIÙNNE 3u
les uns après les autres d'un même geste machinal
etlassé. Leprinceles observaittoutescleuxcurieu-
sement. Mélisande parcourait les bulletins d'un
œil rapide, la main nerveuse, déjà tendue vers
d'autres; le déjeuner interrompu traînait en
longueur, un tas de papiers jonchait le par-
quet losange de la salle, les maîtres d'hôtels
figés dans leur habit noir attendaient un signe
pour desservir.
« Et ce pudding est tout à fait détestable. Il
est froid maintenant », et le prince repoussant
son assiette commandait de l'œil au service : Le
dessert.
Armé d'une petite fourchette et d'un couteau
d'argent, Mélisande mettait toutes sortes de
délicatesse à peler une poire, grave occupation
qu'elle assaisonnait des plus jolies métapho-
res et des comparaisons les plus inattendues
sur la dureté fondante et l'intime fraîcheur des
fruits. Leprince, ordinairement confondu d'admi-
ration aux moindres mots de sa femme, accueil-
lait assez froiilement ce verbiage. Une sourde
irritation était en lui. Mélisande monologuait
en silence, la comtesse IlhatiefF, gagnée par le
malaise, en oubliait de se pâmer aux beaux
36 L ARYENNE
endroits, un nuage planait au-dessus d'eux trois.
« Nous prendrons le café au salon, n'est-ce
pas ? disait le prince en levant la séance, cette
salle a l'air d'unbureau de rédaction... Jean, vous
enlèverez tous ces papiers. » Il avait olîert le bras à
la comtesse Ilhatieff et passait dans la pièce
voisine, la princesse les y suivait : « Je ne vous
reconnais pas aujourd'hui, Simon, qu'avez-vous
donc? Et câline avec des souplesses de jeune
panthère, la princesse glissait ses bras autour du
cou de son mari. Simon s'était laissé tomber sur
un fauteuil; les deux bras frais et nus sous la
soie molle des manches lui faisaient un collier
de chair élastique et finement odorant. Le prince
s'amollissait sous la caresse, il levait vers
sa femme deux yeux de tendresse et d'ironie.
« Excusez-moi, Rébecca, je n'ai pas l'habitude
de tant d'encensoirs. Leur fumée me monte
un peu à la tête, je m'y ferai peut-être. — Il fau-
dra s'y faire. Je me suis bien habituée, moi, à *
vos affreux cigares. — La fumée vous gêne?
faisait le jeune homme avec le geste de jeter le
Havane qu'il venait d'allumer — Moi, elle me
gène si peu que je vais en griller une. Vous avez
vos cigarettes russes sur vous? — Gomment
LARYENNE 37
donc, à votre disposition, ma chère,)) et la jeune
femme s'allumait au feu de son mari.
Ils s'allumaient lentement en se souriant dans
les yeux; lui, très grand, la dominait de sa haute
taille, elle, petite et menue, les lèvres et le front
levés vers lui.
La comtesse Ilhatieffen train de servir le café
les observait d'un œil ais'u.
Le timbre d'entrée annonçait un visiteur.
« Qu'est-ce encore, une visite à cette heure?
on ne peut plus être une minute tranquille » , et le
prince s'asseyant brusquement interpellait le
valet de pied à l'entrée du salon. « C'est
l'éditeur de Madame qui insiste pour être
reçu, il paraît que c'est^ très urgent. —
Votre éditeur ! mais ce n'est pas là une heure.
Dites que nous sommes à table. — Je l'ai déjà
dit, répondait le valet. — Ah I je sais ce que c'est,
s'écriait Mélisande ». Elle s'était dressée d'un
bond de dessus son fauteuil. «C'est pour le chan-
gement, avant le tirage de mon septième mille...
J'y vais, recevez-le dans la bibliothèque. —
Comment, vous y allez? — Mais, certainement.
Affaire de métier, je ne suis plus une poétesse,
mon cher Simon, je suis maintenant un écri-
3
38 L'ARYENNE
vain, il faut vous résigner, vous êtes le mari
d'un homme de lettres. — C'est tout à fait ré£:a-
lant. Allez donc. — Je ne fais qu'entrer et sortir,
d'ailleurs Marthe vous tiendra compagnie. — Je
connais votre éditeur. Yous en avez au moins
pour une heure, allez.»
La jeune femme avait gagné la porte d'un pas
glissé qui la faisait onduler toute. Avant de
l'ouvrir, elle se retournait et envoyait un bai-
ser à Simon.
Le prince deRagon d'Helyeuse et la comtesse
llhatieff demeuraient seuls, tous deux se taisaient.
La comtesse, assise en face du jeune homme,
rompait enfin le silence. « A^ous, vous avez plutôt
l'air de mauvaise humeur ce matin. — De mau-
vaise humeur! on le serait à moins. — Je ne
comprends pas. — Vous ne comprenez pas, parce
que vous ne voulez pas comprendre. Mélisande
vient pourtant de formuler devant vous la cause
de mon mécontentement, vous l'avez entendue
comme moi. J'ai épousé un homme de lettres,
vous trouvez ça gai, vous, pour un prince de
Raguu d'Helyeuse, d'avoir dans sa vie, à sa
table et dans son lit M. Maurice Barrés ou
M. Lavedan? » La comtesse IlhatiefT ne pouvait
L'ARYENNE 39
réprimer un sourire. « Gomme vous exagérez!
— Mais non, je n'exagère pas. Quand, au com-
mencement de notre mariage, Rébecca a voulu
publier ses vers de jeune fille (fantaisie à laquelle
s'était toujours sagement opposée sa famille), je
n'y aipas vu, moi, d'inconvénient. Celal'amusait,
cepseudonymede Mélisande posé danslacorbeille
de noce : et puis il y a des précédents chez les Ra-
gon d'Helyeuse. Une Sabine d'Helyeuse, com-
tesse de Toulouse, possédait un assez joli brin
de plume sous Louis XII, et j'ai, de mon arrière-
grand'mère, des lettres sur la cour de Louis X YI
et la vie des émigrés en Allemagne, qui valent
les Méinoires de M"''' de Créqui ; et puis
c'était un caprice de jeune femme. Vous savez
l'accueil qu'a fait le monde aux vers de Rébecca.
L'admiration est allée autant à la jeune femme
qu'à la princesse. Une princesse poète, cela inté-
ressait les salons, mais, si épris que je sois de ma
femme, je n'ai pas été un instant dupe de ce
mouvement de l'opinion. Je me serais appelé
M. Durand ou M. Roger et j'aurais été chef
de bureau dans un ministère, que jamais on
n'aurait parlé de la Multiple Angoisse et de
Y Ardeur des iSuits . — Comme vous êtes
40 LARYENNI-:
injuste! — Mais non, mais non, seulement l'ex-
périence vous avertit. A la fin les écailles vous
tombent des yeux. Je sais combien de démarches
me coûte Y Ardeur des nuit s ^ couronnée par l'Aca-
démie, et de dîners aussi! mais je pensais que,
ce brin de laurier une fois piqué dans sa cou-
ronne de princesse , Mélisande passerait à
d'autres distractions. »
La comtesse Ilhatieff avait baissé ses paupières,
une clarté riait dans ses yeux gris. « Le golf ou
le tennis peut-être? — Ne raillez pas, vous savez
bien que j'ai raison. Mais pas du tout, Rébecca
a mordu au gâteau de miel des llatteries. Les
flagorneries des petites revues (nous en subven-
tionnons trois) et les éloges chair et poisson des
critiques flattés d'être invités chez une Helyeuse,
Rébecca a pris tout cela pour argent comp-
tant. Ce prix de l'Académie, (et c'est mon
oncle de Régonzac qui nous Ta fait obtenir) lui
a tout à fait tourné la tête et, la perfidie des gens
du monde aidant, Mélisande s'est tout à fait
persuadée qu'elle avait du génie, elle est devenue
du bâtiment. — Mais non. — Mais si. Voyez
quels gens fréquentent ici maintenant, tout le
ban et l'arrière-ban de la littérature, toutes les
L" ARYENNE 41
petites revues, des faces de fiel et des bouches
amères qui sont des jeunes critiques ésotériques et
intransigeants, et les visages glabres àlongs che-
veux de modernes esthètes, et la phalange des
poètes accourus tous pour déclamer leurs vers, et
les directeurs de journaux et les feuilletonistes
influents à soixante-quinze louis l'éloge en arti-
cle de tête, et les hommes politiques, les députés
dela2:auche, les socialistes enfin, dont Rébecca
m'impose la présence en vue d'une possible déco-
ration ! Vous croyez que c'est une société pour
un homme de club et de sports ces bandes de
faméliques en quête de publicité et d'argent ;
mais mon nom les sert plus qu'ils ne nous ser-
vent. Ils ne piédestalisent Rébecca sur son
chariot de gloire qu'à la condition de s'atteler
dans les brancards, ils bénéficient du bruit et
des lampions, recueillent les hourra de la
foule et arrivent encore bons premiers au Pan-
théon, mais allez donc convaincre de la vérité
une femme aveuglée, car tout ce monde au fond
nous hait et nous exècre; leur admiration est
faite de rancunes. Ce luxe et cette race qui les
éblouissent, ils ne nous les pardonnent pas ; tous
ces grimauds ont des âmes de valets, et le jour
42 L'ARYENNE
OÙ ils trouveront l'occasion de faire payer à
Mélisande son succès, ah! quelle curée, chère
amie, ce sera le 93 de la littérature 1 il v a des
heures où tout cela m'épouvante. — Mais vous
voyez tout en noir aujourd'hui. — Non, je suis
chasseur et je hume le vent ; mais plus que
tous ces pièges dressés sous nos pas, c'est
l'inconscience de Rébecca qui m'affole. Yous
voyez avec quelle joie d'enfant elle se précipite
sur tous les bulletins du Courrier de la presse,
elle n'y lit que des éloges. Si elle se doutait à
quel dépouillement je m'astreins chaque jour
pour ne laisser parvenir jusqu'à elle que les
articles flatteurs 1 Tenez, voici ceux que j'ai
interceptés ce matin. Dans le premier, à propos
de la décoration possible de ma femme, on
parle de l'ordre du poireau. La Revue Hirsute
publie des vers et dans l'Echo des cénacles
voici une chanson à la manière de la princesse
Mélisande :
Les petits pois
Ont des vois.
Les haricots
Des échos
Et les melons
Des bruits longs
L'ARYENNE 4a
Que Mirabelle
Note et rappelle
Dans le rythme de ses beaux vers,
Erinna des légumes verts.
« C'est puéril, mais c'est odieux à la fin, ce
métier de policier que je suis obligé de faire
autour de ma femme, cette garde qu'il me faut
monter maintenant à la porte de mon hôtel, et
ceux-là que j'oubliais, tenez, regardez, le malheur
est qu'ils sont drôles.
Tout rimaillon chez elle a droit à la pâture.
Aussi chaque revue entre ses lourds feuillets
Célèbre Cléonice et sa littérature,
Et dans ce doux cénacle, hôtel de Gribouillet,
Citrouillette, Aubergin, Melone et Melonie
Font la pige à Cléiie, Oronte et Poloiiie,
Gloire éparse aujourd'hui des défunts Rambouillet.
Et je suis forcé d'en rire. — Alors ce n'est pas
très grave, Mélisande en rirait elle-même. —
N'en croyez pas un mot, elle est susceptible et
vindicative comme ceux de sa race )>, et il s'arrê-
tait, en ayant trop dit.
Les longs cils de la comtesse Ilhatieff battaient
à coups précipités sur l'admirable pâleur de ses
joues, ses pommettes s'étaient légèrement fardées
de rose. Elle posait silencieusement un doigt sur
44 LARYENNE
ses lèvres, mais le prince reprenait, tout à fait
emporté : « Mais ce qui m'énerve et m'horripile
encore plus que tout cela, c'est de voir Rébecca
entrer si résolument dans le blufî organisé autour
d'elle. C'est sa soif d'éloges et d'exhibitions,
ce besoin de se produire qui tourne au caboti-
nage, celle manie maladive de vouloir partout
faire imprimer son nom. Cet hôtel est devenu une
agence de publicité. Est-ce une vie, que ces allées
et venues à toute heure du jour de littérateurs
et de protes d'imprimeries? Cette salle à manger
encombrée d'épreuves et, encore tout à l'heure,
cette visite d'éditeur nous surprenant à table, et
une princesse de Ragon dHelyeuse forcée de tra-
vailler, comme un pondeur de copie, enfermée
avec un M. Moruteau, et ces soirées oii elle a la
rage maintenant de dire ses vers, costumée
en Muse, ce carnaval de Tanagra qu'atténue heu-
reusement votre goût! Si vous croyez que cela
m'amuse de promener à travers les salons et les
premières une nymphe de Pompéi drapée de
péplums et coiffée du chiton. Parole d'honneur, je
suis maintenant le mari de la reine, pis, le garde
du corps d'un bas-bleu. — Ah! Simon ! » Et la
comtesse Ilhatiefï risquait pour la première fois
LARYENNE 45
le petit nom, cette fois vous êtes inique Méli-
sande dit admirablement les vers. Personne ne
les met en valeur comme elle et, avant-hier chez
la duchesse de Langlade, vous étiez le premier à
l'applaudir des deux mains. — Mais je ne vous
avais pas encore entendue. • — Moi ! — Oui, vous,
comtesse, j'ai reconnu votre diction, et ce joli
geste de la main passée sur les tempes, c'est
encore vous qui le lui avez appris. Elle tient tout
de vous et j'apprendrais que vous êtes l'auteur
de V Ardeur des Nuits et de la Multiple Angoisse
que je croirais et bénirais le porteur de la
bonne parole. — Mais, prince, c est une décla-
ration. »
La comtesse Ilhatiefï s'était levée très émue,
ses seins dressés tendaient l'étofTe de son cor-
sage.
— « Mes amis, mon sixième mille est épuisé ;
M. Moruteau sort d'ici, nous tirons le sep-
tième et nous tirons à quatre mille du coup.
L'article de Nozière a porté. C'est six mille francs
nets que VArdeur des Nuits rapporte au mé-
nage. Embrassez votre femme, prince de Ragon
d'Helyease. »
Mélisande venait de rentrer au salon.
3.
46 L'ARYblNNE
(( Vous VOUS retirez, pourquoi? «La comtesse
Ilhatiefl venait de se lever, le prince de Ragon
d'Helyeuse, d'un geste involontaire, Tavait saisie
au bras. « Je vous l'ai dit, notre conversation
d'hier ne me permet plus de rester seule avec
vous. — Mais ce tète-à-tête, ce n'est pas moi qui
l'ai fait naître. Rébecca vient encore de nous
quitter Cette fois, c'estMautouchet, l'imprésa-
rio du théâtre d'Orange qu'il lui faut absolument
recevoir, une commande de tragédie sans doute
dont nous allons faire les frais. Nous allons
maintenant subventionner des théâtres. — Alors,
ça dure toujours, cette mauvaise humeur? «La
comtesse Ilhatieff venait de se rasseoir.
La scène se passait dans le petit salon des
laques où ils avaient pris le café la veille. L'heure
était la même, trois tasses de Chine servies
attestaient l'absence de la princesse. L'admirable
matière d'un rouge éclatant et profond, qui revê-
tait les murs, faisait de la pièce comme un somp-
tueux intérieur de gigantesque coffret d'Extrême-
Orient : tout le salon était en laque de Coro-
L'ARYENNE 47
mandel, travail inestimable rapporté des Indes
en 1750 par un prince d'Helyease; des fig^urines
d'ivoire, d'autres de nacre d'un bleu changeant
et des végétations de corail et d'or fleurissaient
d'incrustations fantasques l'écarlate opulent des
panneaux, et sur ce fond d'objet rare le profil
grave et délicat de la comtesse llhatieff se déta-
chait dans une pâleur, on eut dit, éclairante,
tant le grain de sa peau devenait lumineux.
L'humidité de ses prunelles grises lui faisait
des yeux d'agate. Jamais la beauté de la jeune
femme n'avait eu ce caractère tragique et dou-
loureux.
Simon ne pouvait se rassasier de regarder ce
visage de souffrance pensive et d'intense vo-
lupté. (( Gomme vous êtes belle I » et instincti-
vement il lui prenait les deux mains. La comtesse
les lui retirait. « La beauté de la captive », et
avec un languissant sourire : « Ne suis-je pas
Kassandra? — C'est vrai, vous êtes ici en otage.
Si vous êtes notre hôte, nous abusons de vous,
n'est-ce pas, ma femme surtout. Vous êtes ici
moins en amie qu'en esclave, oh I mais tout cela
cessera, je ne puis plus supporter ce servage, et
dire qu'il n'y a que depuis deux jours que je me
48 LARYEiNNE
suis aperçu de cela, quelle brute je dois vous
paraître I » Le prince s'était levé, sa voix
était devenue sourde; il arpentait le salon à
grands pas. La comtesse levait sur lui le sourire
attristé de deux grands yeux alanguis. « Mais je
suis très heureuse, où prenez-vous cela? Grâce
à vous, grâce à Mélisande, j'ai mes enfants éle-
vés auprès de moi. Si leur père est loin, du
moins puis-je les voir toutes les semaines, eux,
les pauvres innocentes victimes de la faute d'un
autre, puis enfin je partage votre vie, je jouis
de votre luxe, de votre bien-être, je vais dans le
monde, dans mon monde, j'ai toutes les satis-
factions que j'avais autrefois. Ma vie n'a pas
changé en somme, je sors même plus qu'aupa-
ravant. Je vous assure qu'à Nice je ne sortais
pas ainsi tous les soirs. — Dites qu'on vous y
traîne, hein, dans ce monde ! Je vous ai observée
avant-hier chez la duchesse de Langlade, quelle
pitié pour vous je lisais dans tous les regards! et
Rébecca qui ne voit rien, toute à la joie immé-
diate et puérile de ses récitations, que dis-je,
toute à son cabotinage, ah ! elle n'est pas du
même sang que nous. Elle ne sent rien. — Méh-
sande est très bonne, elle nous est même supé-
L'ARYENNE 49
rieure à tous deux, Simon. IN est-ce pas elle
qui a eu Tidée de me recueillir et de faire
élever à ses frais mes enfants. — Oh ! ne la
défendez pas, vous me la faites prendre en haine.
— Au bout de trois ans de mariage, déjà?
Comme vous me mépriseriez vite si j'écoutais la
requête de vos regards, Simon I » et se levant du
divan encombré de coussins : « Savez-vous que
c'est très mal, ce que nous faisons là. Nous
trahissons tout 'simplement Rébecca. — Ma
femme I elle se soucie bien de moi ! Elle est prin-
cesse et lauréate de l'Académie, elle vient
d'atteindre un tirage de dix mille et tous les jour-
naux de ce matin célèbrent ses succès d'éditions.
Nous ne sommes que les figurants de son
triomphe, deux joueurs de flûte de son cortège et
croyez-moi, Marthe » ; — brusquement rapproché
de la jeune femme, il venait de lui reprendre les
deux mains, — « Aryens tous deux et captifs dans
le cortège de la Barbare, ne comptons plus que
l'un sur Tautre. » La jeune femme, les deux mains
abandonnées à son partenaire, ne semblait plus
l'entendre. Les paupières baissées, elle inclinait
légèrement son profil, depuis quelques secondes
absorbée dans l'examen d'une des mains du
50 L'ARYENNE
prince. « Qu'est-ce que vous avez là au doigt?
mais elle est merveilleuse, cette bague I Je ne
vous la connaissais pas. — Oh! c'est vrai, vous
ne savez pas encore. C'est la dernière lubie de
Rébecca. — Je ne comprends pas. — Oui, c'est
un cadeau de ma femme. — Cette bague? —
Oui, ce sont les trois mille francs des six pre-
mières éditions de VArdein' des Niiits^ un très
beau Lalique d'ailleurs. Comme cela lui res-
semble, hein ! de me passer au doigt le gain de
ses livres ! Je sers d'affiche à son succès d'écri-
vain. Ces six mille volumes, je les porte à mon
doigt. C'est une réclame de plus que cebijouque
tout le monde remarquera forcément, car il est
superbe, et l'explication qu'elle en donnera aux
amis et aux amies et aux Cénacles : « Ce sont
mes premiers gains d'auteur, j'ai voulu en faire
hommage au prince. » Je suis entretenu par sa
Muse. Ah ! c'est bien une idée d'Orientale, en-
chaîner, domestiquer, asservir tout autour de
soi. Je ne sais vraiment pas pourquoi je la porte,
cette bague. »
La jeune femme s'attardait dans la contem-
plation du bijou : «Vous permettez? — Comment
donc, la voici, » et le jeune homme faisait glis-
L'ARYEN>'E 51
ser l'anneau hors de son doigt. La comtesse le
détaillait curieusement. « Mais c'est exquis et
d'une imagination tout à fait rare. » Elle exa-
minait attentivement le joyau. « C'est un masque,
n'est-ce pas, un masque tragique soutenu par
des lauriers et des branches de myrthe avec une
couleuvre d'émail ondulant à travers tous ces
feuillages en entrelacs ? — Oui, un peu compliqué
peut-être, mais le travail est vraiment précieux.
— Et cela vaut trois mille, cette bagatelle? le
masque, une améthyste? — Non, du cristal de
roche taillé et teinté. — En eflet, c'est admirable,
il se violacé et s'atténue comme une verrerie de
Gallet, et la transparence verte de ces feuillages,
comment obtenue? — Des émaux translucides.
— En effet, Lalique y excelle. Ni émeraudes, ni
péridots ne donneraient ces nuances, c'est une
pièce de collection, » et la jeune femme retour-
nait la bague entre ses doigts. « Et ce n'est pas
trop laid sur la peau, tous ces tons glauques. »
Et machinalement elle essayait le bijou. « Mais
vous avez les doigts beaucoup trop fins, chère
amie ; songez, elle a été commandée pour moi. —
Aussi je la mets à l'index et c'est une bague de
petit doigt. Très belle, en effet, et même un peu
52 LARYENNE
inquiétante avec son aspect de bijou magique.
Elle a l'air malfaisant et cruel, une bague de
Ganidie. Tenez, reprenez-la, elle me fait peur.
Mais comme elle tient! mais c'est que je ne peux
l'ôter! — Tous dites ? — Mais je vous assure,
j'ai beau faire, elle ne glisse pas du tout. — Ce
n'est pas possible, votre doigt a du gonfler. —
Mais, essayez vous-même, voyez. »
Les deux jeunes gens s'efforçaient de faire glis-
ser le long de la phalange la bague récalcitrante.
— Mais vous me faites mal, Simon. — Pardon.
— Non, essayez encore. — Mais c'est tout à fait
ridicule, je ne peux pas porter votre bague.
— Oh ! jusqu'à ce soir : vous aurez bien trouvé
le moven de l'ôter. »
Une sonnerie annonçait une visite. « EtMéli-
sande qui est encore retenue là-haut avec ce
Mautouchet, il va me falloir aller recevoir, » et
la jeune femme avec un mouvement d'ennui se
dégageait de la caressante étreinte du prince.
« Mais comment! avec cette bague au doigt ! on
peut la" remarquer. Mélisande peut venir et
sûrement elle la reconnaîtra. Prince, je vous en
prie, allez recevoir; moi, je ne puis pas. — Quelle
enfant vous faites! vous lui direz la vérité, vous
LARYENNE 53
avez admiré ma bague et l'avez essayée pour en
juger l'effet. Quoi de plus simple. — Rien de
plus simple, oui, mais rien de plus suspect
aussi. Connaissez-vous beaucoup de femmes
mariées capables de goûter ces petits jeux d'es-
sayage de bague entre une autre femme et leur
mari ! )) et. sur un sourire énervant de pro-
messe, la comtesse Ilhatieff s'esquivait, légère
comme une biche, laissant Simon ébloui, stu-
péfait.
Il se ressaisissait presqu'aussitôt et appuyait
sur un timbre — Qui est là, au salon ? de-
mandait-il. — M""^ de Mathuvrécourt et M. Poly-
dore Champion. — Toutes les guignes : cette
grotesque et ce cuistre. La princesse est-elle
prévenue ? — Oui, monsieur, Madame prie
Madame la comtesse d'aller recevoir au salon.
Je croyais la trouver ici, je venais la prévenir.
Madame ne pourra pas venir avant dix minutes
au moins. — C'est bien, je vais les recevoir.
W" Ilhatieff est un peu souffrante, elle est
remontée chez elle. Veuillez en prévenir la
princesse. »
« Ah! prince, c'est une aubaine de vous trou-
54 L'ARYENNE
ver ici, la princesse n'est pas souffrante au
moins? — Non, elle est retenue chez elle avec
son éditeur, je crois. Elle va descendre. — C'est
vrai, le huitième mille vient de partir aujour-
d'hui, nous avons lu cela ce matin dans les
feuilles. La princesse fait prime, on s'arrache
V Ardeur des Nuits. Gomme vous devez être
fier de votre femme î » et la grosse M™'" de
Mathuvrécourt agitait, comme des nageoires, ses
petits bras trop courts, et c'étaient des cris de
petite fille et des gloussements de pintade. Une
fracassante robe de soie mauve brochée d'énormes
hortensias chair faisait de la millionnaire Egérie
de Polydore Champion une inouïe marquise d'Es-
carbagnas. Le prince voulait placer un mot, la
jabotante créature ne lui en laissait pas le temps,
a M. Polydore Champion a tenu à mac-
compagner, je n'ai pas à vous présenter l'un à
Tautre, messieurs. Polydore, » (et, à ce lapsus
voulu, la couperose de M"^ de Mathuvrécourt
se fonçait sous sa veloutine d'un flot de sang
plus acre,) « M. Champion et moi, nous som-
mes encore sous le charme de la soirée de
lundi. Oh! quelle reconnaissance nous en gar-
dons tous deux à M""' de Langlade I Appré-
L"ARYEN>'E 55
ciez-YOus bien tout votre bonheur, prince ? ce
Tanagra récitant de cette voix i^thmée le poème
de Nausicaa?
Parmi les grands roseaux, dont les tiges bruissent
Au-dessus des yeux d'or dédoublés des lotus.
Vous voyez, j'ai retenu les vers î C'était un
spectacle inoubliable. Ah! la princesse est uni-
que ! C'était à la fois miss Duncan et Sarah
Bernhardt, une eurythmie du geste, une cadence
dans la voix, et, comme dit Polydore (et la grosse
Egérie se mordait encore les lèvres), la nostalgie
hellène de ces beaux vers ! Nous venions jus-
tement, M. Champion et moi, lui présenter une
requête, et comme en ces sortes de choses,
il faut toujours l'autorisation du mari, c'est une
véritable grâce du hasard de vous rencontrer
ici, prince. Si vous donnez votre consentement,
la princesse ne pourra plus refuser « — et débitant
son discours avec la volubilité d'un camelot » — ,
d'ailleurs la duchesse de Langlade va venir ici
se joindre à nous et vous ne pourrez dire non
à la duchesse. Il s'agit d'une représentation
au profit des femmes du monde tombées dans la
misère, que la duchesse et quelques ïemmes du
56 L'ARYENNE
Faubourg et moi, organisons pour le 25, au ïro-
cadéro, en matinée, cela s'entend. C'est une
œuvre noble, d'une pensée haute. Il faut que
toutes les femmes du monde prêtent leur con-
cours, puisqu'il s'agit de leurs sœurs. M. de
Montesquiou a promis le sien, c'est le poète du
Faubourg, mais nous voulons aussi des poétesses,
et nous avons toutes immédiatement songé et
sans nous donner le mot à la princesse de Ragon
d'Helveuse. »
Le prince avait un cabrement de cheval de
sang. (( Vous voulez faire monter ma femme sur
les planches, mais je m'y refuse absolument,
une princesse dHelyeuse n'est pas une cabotine.
— Mais, prince, puisqu'il n'y aura aucune
femme de théâtre, rien que des amateurs —
Ce sera piteux alors, je connais l'aune des ta-
lents mondains. — Prince, susurrait la grosse
dame suppliante ! — J'ai dit, et rien ne me fera
revenir sur ma décision.
— « Ahl princesse, venez à notre secours! »
Une porte venait de s'ouvrir, et M""^ de
Mathuvrécourt, tournant la têle au bruit, yenait
d'apercevoir Mélisande. Elle arrivait précipi-
tamment de son pas amorti et glissé d'Elfe des
L'ARYENNE 57
prairies, que lui devait avoir enseigné un patient
professeur de danse. L'encombrante Egérie s'ex-
tasiait. « C'est une nymphe ! ... Fugit ad salices et
se cupit ante videri, sentenciait Polydore Cham-
pion. — Excusez-moi, marquise, et pardonnez-
moi, monsieur, mais j'avais mon éditeur, ce
monstre de Moruteau,et ne pouvais m'en défaire.
— Oui, nous savons, le gros succès de V Ardeur
des Nuits, le huitième mille mis en vente : ah ! ma
chère enfant, Mautouchet le disait encore hier
chez moi : « Depuis Baudelaire, on n'a pas commis
des vers comme les vôtres: mais regardez-la,
Polydore, c'est Erinna elle-même. »
Rébecca Riesmer, pour impressionner ses
visiteurs avait passé à la hâte un ample et flot-
tant peignoir en tulle de soie argenté, plissé en
accordéon ; de larges manches ouvertes accom-
pagnaientses mouvements d'un battement d'ailes,
et lumineuse et brillante dans toutes ces trans-
parences nitides, qui la vêtaient comme d'une
eau, Mélisande avait Tair d'un Watts descendu
de son cadre; le prince seul souffrait en lui-
même du théâtral et du voulu de ce costume
d'apparition.
L'académicien et la grosse Egérie continuaient,
58 L" ARYEN NE
de se confondre en éloges. Un flux d'épi-
thètes inondait la jeune nymphe, un caquetage
exaspéré de perruche garrulait à chacun de ses
gestes. Mélisande ravie buvait, comme un
philtre, les métaphores ampoulées de la grosse
Muse et de son Immortel. « La duchesse de
Langlade va venir. — Devinez ce qui nous amène?
— Mais où est donc Marthe ? demandait la prin-
cesse s'avisant de l'absence de la comtesse. —
a Elle est un peu souffrante, elle est remontée
chez elle. — Comment, elle n'était pas là pour
vous recevoir ? Alors, vous m'avez attendue ?
ohl comme c'est contrariant ! — Mais j'étais là,
reprenait le prince. — Mais vous, moucher, (et la
voix de la jeune femme s'altérait, nerveuse,)
vous n'êtes pas ici pour faire les honneurs de
mon salon. Ce^a la regarde. — Celte chère com-
tesse, ce ne sera rien au moins, s'intéressait
M""^ de Mathuvrécourt? — Oh! Marthe s'écoute
beaucoup, reprenait la princesse, elle sera, j'es-
père, remise pour cinq heures, j'ai besoin d'elle,
j'essaie chez Landolf. — Mais, chère amie, je n'en
sais rien : M""^ Ilhatieff paraissait frè»! h\]guée.
Elle est, vous le savez, très délicate, elle a passé
par des épreuves qui... — Ses malheurs, oui nous
L'ARYENNE 59
savons, elle en joue très Lien, de ses malheurs.
— Rébecca! et la voix du prince avait un ton
de reproche. — Mais aussi, c'est par trop con-
trariant, s'énervait la jeune femme, j'ai absolu-
ment besoin des conseils de Marthe pour le cos-
tume que j'essaie tantôt! — Un costume ! — Oui,
un costume persan que je veux inaugurer à ma
première récitation chez les Kosietmuken pour
ma Rose d'Ispahan. Ce sera tout à fait de cir-
constance, mais, au fait, puisque vous ne faites
rien, mon ami, montez donc chez Marthe. Voyez
ce qu'il en est, secouez-la un peu. Un cachet
d'anlipyrine aura raison de cette migraine » — et
le prince déjà dans l'embrasure de la porte, prêt
à sortir — « Dites-lui que j'ai besoin d'elle à cinq
heures », et se tournant avec un divin sourire de
ses petites dents courtes vers Polydore Champion
et sa Muse : a Je suis toute à vous, vovons.
Qu'est-ce qui vous amène, chers amis ? »
VI
« Et vous n'avez pas retrouvé votre bague ? —
Pas encore, mais soyez sans crainte. Elle se
60 LARYENNE
retrouvera. En rentrant ici cette nuit, je l'au-
rai posée sur un meuble, je suis certain qu'elle
me crèvera les yeux tantôt ou demain. —
Vous en prenez gaiement votre parti. — Je
n'en prends pas mon parti, je suis sûr de l'avoir
chez moi; Jean est insoupçonnable. Vous savez
bien que tout ce qui me vient de vous me
tient au cœur. «
La conversation s'échaneeait d'un ton bref, en
vérité assez tendu, entre le prince et la princesse.
Ils ne s'étaient pas vus depuis la veille où ils
avaient assisté ensemble à une première de
rOpéra. Rentrés chacun de leur coté, ils se
retrouvaient à table dans la grande salle à man-
ger tendue de verdures de Flandre de l'hôtel
familial. Ils s'y rencontraient face à face, car ce
matin-là la table n'avait que^deux couverts.
c( M"^ lihatietr est-elle plus souffrante? deman-
dait le prince, remarquant la place laissée vide
entre eux deux. — Il paraît, je viens de recevoir
une lettre qui l'excuse. Tenez, la voici » et la
jeune femme tendait un pli décacheté au prince.
Ma chère Rébeccay
Faites-moi crédit jusqu à ce soir. Je ni éveille
L'ARYENNE 61
encore la tète lourde et tout le corps brisé d'une
lassitude extrême, j'ai la sensation d'être une
ècharpe dénouée, j'en ai partout en moi la mol-
lesse inerte. J'espère être mieux ce soir et pouvoir
descendre diner. Pardonnez-moi tout F ennui que
je vous donne et surtout excusez le dérangement
que je vous cause, je sens que ce ne sera rien,
mais hier fui vraiment eu un moment d'angoisse,
fai craint une mauvaise fièvre. Pour comble de
malheur , je me suis assez cruellement blessée à
r index. Cest la série à la noire.
Cet inutile et ridicule accident vous expliquera
ma mauvaise écriture. Que votre vieille ainitié
plaide ma cause devant vous et devant le prince
d Helyeuse.
Votre amie,
Marthe llhatieff.
(( Comment? elle s'est blessée? interrogeait le
prince. — Il paraît, c'est la série complète. —
Gomment? vous ne l'avez pas vue ? vous n'avez
pas été prendre de ses nouvelles ? — Mais je
l'ai vue hier soir en rentrant de l'Opéra. Je
suis montée chez elle. Elle avait très peu de
fièvre, le docteur Isnard sortait de son pavil-
62 LARYENNE
Ion, il m'a dit que ce ne serait rien. — Com-
ment, vous aviez prévenu le docteur ? — Sans
doute. — Mais pourquoi Isnar.j, ce médecin
de quartier que vous faites venir pour nos gens?
— Mais, mon cher ami, parce que je l'avais
sous la main. J'aurais fait venir Desbois, ce
matin, si j'avais eu la moindre inquiétude, mais
vous voilà Lien anxieux de la santé de Marthe. Il
fallait passer vous-même chez elle, ce matin. —
Je vous ferai observer, ma chère amie, que ma
place n'est pas dans la chambre à coucher de
M"'*' IlhatiefT. — Vous y avez bien passé hier une
partie de votre journée. — Je vous ferai observer
que c'est vous-même qui m'y avez envoyé. Vous
ne vous teniez pas d'avoir de ses nouvelles, je
n'avais que faire, disiez-vous, au salon. »
Le petit pied de Mélisande battait nerveuse-
ment la mesure sous la table, le talon de sa
mule martelait le parquet, le prince reprenait :
« Et, pour ma part, je me trouvais naieux chez
M""" Ilhatieff qu'entre M""' de Mathuvrécourt et
M. Polydore Champion. — Je sais : aucun de
mes amis n'a l'heur de vous plaire... excepté
Marthe cependant. — Que voulez-vous dire? —
Rien, je me comprends... Au fait, c'est peut-
LARYENNE 63
être chez elle que vous avez égaré votre bague. »
Le prince se levait très pâle, il s'approchait vive-
ment de sa femme et, la saisissant au bras : « Ah 1
ça, qu'est-ce que vous avez, Rébecca?je ne vous ai
jamais vue ainsi. Ces réticences et ces sous-en-
tendus, je vous avertis que je ne les supporterai
pas. J'exige et je veux une explication : vous avez
quelque chose. — Eh bien, oui, tout se concerte
aussi contre moi. C'est une fatalité, je vous
donne une bague avant-hier, à laquelle j'attache
la plus grande importance. C'était l'hommage de
mon succès, de mon talent, de mon œuvre
déposé entre vos mains, j'y voyais un sym-
bole de ma gloire et de votre amour, car
vous pensez bien que la somme importe peu.
Eh bien, cette bague, qui est une date dans
notre vie, vous la perdez douze heures après
l'avoir reçue. — Je ne l'ai pas perdue, mais
égarée, je vous l'ai dit. — Le même jour, Mar-
the, qui est maintenant absolument mêlée à
notre existence, Marthe qui, recueillie ici, ins-
tallée à notre table, imposée à nos amis, est
devenue pour moi une sœur, une affection et un
appui indispensable, tombe subitement malade.
Lu malaise étrange, que le médecin ne diagnos-
64 LARYENNE
tique pas î Est-elle vraiment'tnalade ou se dérobe-
t-elle à ma présence ? — Mais quelle idée vous
forgez-vous, ma chère ? — Je ne me forge pas,
je pressens je ne sais quel mystère autour de
moi, et enfin, pour comble, hier en rentrant j'ai
trouvé une dépèche de la duchesse de Langlade,
me priant de passer ce matin chez elle à la pre-
mière heure pour une communication urgente.
Elle ne pouvait la faire qu'à moi, j'y vais et,'
après mille et une précautions oratoires, M""^ de
Langlade me demande si j'ai connaissance de
certains articles de petites revues, où elle me
croit visée. Je réponds non et elle me sort ces
trois ordures-là ». Et, tout à coup cramoisie, les
yeux étincelants, la princesse jetait une liasse de
papiers sur la table. Le prince les parcourait
rapidement. « Je les connais, faisait-il d'un
ton calme, M"'*" de Langlade aurait aussi bien
fait de ne pas vous communiquer ces sottises. Je
la remercierai, comme il sied, de son zèle, à vous
prévenir de ce qui peut vous être désagréable.
— Gomment, vous connaissiez ces articles,
Simon, et vous ne m'en avez rien dit? — Natu-
rellement. A quoi bon troubler votre joie? Mon
rôle est de veiller à la sécurité de votre bon-
L'ARYENNE 65
heur, mais ces articles-là, c'est le revers de la
gloire, rabsinlhe= inévitable dans le miel de flat-
teries dont vous vous grisez, ma pauvre Rébecca.
Si vous saviez combien de ces articles j'ai inter-
ceptés depuis que vous êtes lauréate de l'Acadé-
mie! — Comment! il y en a eu d'autres? interro-
geait la jeune femme, devenue toute pâle. — S'il
y en a eu d'autres ! Quelle enfant vous faites !...
Gomme si notre bonheur à nous n'était pas une
insulte au malheur d'autrui ! Parce qu'on vous a
fait, ma petite Mélisande, une existence ouatée
et fabuleuse de princesse de contes, vous vous
croyez à l'abri de l'envie et vous avez pris votre
rôle de petite idole au sérieux, mais vous êtes
jeune, vous êtes jolie, vous êtes princesse, vous
êtes millionnaire et vous avez du talent, et vous
voulez qu'on ne vous insulte pas ! mais chacun
de vos sourires de triomphe est une offense
pour des milliers de femmes que. vous ne soup-
çonnez pas, chacune de vos éditions est regardée
comme un vol par des centaines de grimauds de
lettres que leur copie ne nourrira jamais, ah I
l'humanité est une vilaine chose, Mélisande, et
j'avais tout fait pour vous garder dans votre
exquise ignorance... Mais, patatras, il a fallu
4.
66 LARYENNE
que cette intempestive mère Langlade mette les
pieds dans le plat. Dieu sait pourtant si Marthe et
moi nous avions fait bonne garde. — Gomment,
Marthe savait aussi ? — Si elle savait! Nous dé-
pouillions ensemble le courrier tous les matins. »
11 y eut un silence.
La princesse se levait, le visage bouleversé et
si blême que Simon avait peur : « Comment, on
a écrit ces infamies sur votre femme et vous, un
prince de Ragon d'Helyeuse, vous n'êtes pas allé
souffleter et provoquer l'insolent! Et Marthe, qui
est mon amie, pis. mon obligée, n'a pas su vous
indiquer votre devoir à vous, qui l'oubliez? —
C'est vous qui vous oubliez, ma chère. Je n'ai pas
à reconnaître une princesse de Ragon d'Helyeuse
dans une poésie sur les citrouilles ou dans une
ballade sur la poétesse Erinna... Où êtes-vous
nommée, est-il un moment question de votre
naissance, de votre titre, de votre conduite? En
quoi la femme est-elle atteinte dans ces articles ?
11 n'y est question que de littérature. Votre litté-
rature appartient au public, puisque vous êtes
en vente chez tous les libraires. L'éloge entraîne
aussi le blâme, vous avez droit à l'un et à l'autre,
ou plutôt vous ne vous appartenez plus. Laprin-
L'ARYENNE 67
cesse Mélisande est une personnalité littéraire.
Ah I c'est ainsi, je vous avais prévenue, la gloire
est un cigare que l'on fume du côté de la cendre,
la phrase est de Daudet, et, dame, la cendre est
un peu amère dans la bouche, cela brûle et cela
sent mauvais. — Mais enfin tout le monde m'a
reconnue. — Mais, moi, je ne vous y reconnais
pas. Je n'irai pas faire à un petit monsieur de
revue mort-née l'honneur d'un envoi de témoins.
Pour cinquante francs les signataires anonymes
de ces articles écriraient votre éloge; l'épée d'un
Ragon d'Helyeuse ne sert pas à repêcher un gen-
delettreux qui se noie. ■ — Un Ragon d'Helyeuse
ne le ferait pas, mais un homme de mon monde
n'auraitpas hésité, lui. Un Riesmer insulté aurait
vengé sa femme. — Il fallait donc épouser un
des vôtres, ma chère, je suis navré d'appren-
dre que vous vous êtes mésalliée. — Brisons
là, monsieur, vous avez trop d'esprit pour
moi. »
La princesse avait jeté violemment sa ser-
viette à travers delà table, elle gagnait précipi-
tamment la porte. « Rébecca ! — Vous auriez dû
épouser Marthe Ilhatieff, vous vous seriez en-
tendu à merveille avec elle, vous êtes tous deux
68 LARYRNNE
de la même race », et Rébecca Riesmer fermait
la porte sur elle avec fracas.
Le prince, demeuré assis, avait un hausse- 1
ment d'épaules. « Sortie de théâtre I combien de
temps l'a-t-elle répétée, devant sa glace! Pas
mal réussie d'ailleurs. Elle a le sens de la mise
en scène, » et rappelant la livrée qui s'était dis-
crètement éclipsée : Servez », puis, tirant de son
portefeuille une lettre pliée en quatre, il la dé-
pliait presque pieusement et la relisait depuis
le matin pour la sixième fois :
Mon cher Simon ^
Je r avais deimé ; celte bague est inaudit e, il
ij a comme un sortilège en elle. Je n ai pu en-
core Voter de mon doigt, j'ai passé toute la jour-
née d'hier à tenter l'impossible. Maintenant ma
phalange gonflée et meurtrie déborde des deux
côtés de la bagne et j'ai les émaux transhicides
de Lalique incrustés dans ma chair, j'ai toute la
main douloureuse et brûlante et j'aipjassé la nuit
dans la fiècre. Un cauchemar affreux m'a tor-
turée ; le serpent d' émailni étreignait à me faire
crier ^ le masque de cristal violâtreincanait et me
mordait jusqu'au sang, ses dents féroces enta-
L'ARYENNE 69
niaient jusquà los et ce masque ressemblait de
plus en plus à Rébecca^ Rébecca devenue une
Erynnie vengeresse et consciente de notre faute.
Cela devient odieux et ne peut durer davantage.
Me dérober plus longtemps, c est éveiller les
soupçons de Mélisande. S'est-elle aperçue de la
disparition de votre bague? Hier soir, lorsqu'elle
est venue prendre de mes nouvelles, elle ignorait
encore, fai obstinément caché ma main sous
mon drap. Ce matin, dans le billet que je lui
ai écrit pour ni excuser, je lui annonçais que
je in étais blessée à F index. Je redoute pour
vous, mon cher Simon, le tête-à-tête de ce dé-
jeuner. Rébecca va sûrement s'apercevoir que
cous n'avez plus sa bague.
Je jjrévois des choses terribles. Il était si sim-
ple de lui avouer la vérité. Hier vous le vouliez
et moi je n ai pas voulu; maintenant il est trop
tard, comment lui explir^uer ?
J' expie chèrement une délicieuse minute d ou-
bli. Ne montez pas prendre de mes nouvelles, je
n'ai aucune confiance dans ma femme de chambre.
Marthe.
Le prince buvait d'un œil avide chaque mot
70 L" ARYENNE
de celte lettre. Un pas léger, on eût dit à des-
sein amorti sur la haute laine des tapis, lui
faisait vivement plier Ja lettre. La comtesse
IlhatiefT était debout devant lui, Simon rete-
nait mal un cri : « Vous, ici, vous! »
La comtesse posait mystérieusement un doigt
sur ses lèvres : « Elle va sortir, attendez... un
moment. »
Ils se taisaient, délicieusement oppressés, et
tous les deux également pâles. Elle lui avait
abandonné ses deux mains, qu'il avait saisies au
risque de blesser le doigt malade, et elle lui sou-
riait doucement, et son sourire était comme
un philtre, un philtre de passion et d'oubli qu'elle
lui versait entre les cils baissés de ses pau-
pières ; un roulement de voiture mettait fin
à leur voluptueuse attente. « Elle est partie, »
scandait la voix lente de Marthe. Simon s'avi-
sait alors de la main droite enveloppée d'un
mouchoir. « Si blessée que cela, ma pauvre
amie ! Voyons cette affreuse meurtrissure. —
Blessée, mais libre enfin. Voici la bague. —
^on î — Si, je me suis délivrée », et la jeune
femme élevait triomphalement au-dessus de sa
lèle le petit masque de cristal serti de myrtes et
L' ARYENNE 7t
de lauriers. — Gomment avez-vous pu ? — Cela
n'a pas été sans mal, mais ce que femme
veut, )) et la comtesse passait la bague au
doigt de Simon. « Vous pouvez maintenant
paraître devant Mélisande. — Et ce doigt, ce
pauvre doigt, montrez-le-moi, suppliait le prince
d'une voix fébrile. — Un moment, c'est très laid,
je vous préviens » et la jeune femme, ôtant déli-
catement la batiste qui l'enveloppait, tendait la
main malade à d'Helyeuse. Une ecchymose cer-
clait toute la dernière phalange d'une rougeur
ardente, le prince portait le doigt endolori à ses
lèvres et l'y tenait longuement appuyé. « Chère et
douloureuse amie, je baise tout le mal qu'on
vous a fait. Pardonnez-lui, pardonnez-moi, par-
donnez-nous, Marthe ! »
La comtesse regardait de halat l'homme éperdu
incliné vers elle : « Mélisande ne s'est pas
aperçue de la disparition de votre bague? — Si. »
Un léger tressaillement la faisait frémir. « Au
déjeuner ce matin ? — Oui. — Qu'avez-vous
dit ■? — Que je l'avais égarée. — Et pas un
soupçon? — Non. — Ah ! vraiment. Elle n'a
pas prononcé mon nom ! — Si. » Une joie illu-
minait la face de Marthe. « Simon, murmurait-
72 LARYENNE
elle d'une voix câline, la bague était retirée
depuis hier. — Vous dites ? — Oui, j'aurais pu
vous la rendre au dîner. — Mais alors, pour-
quoi seulement maintenant? Je ne comprends
pas » ! Et la jeune femme d'une voix encore plus
Lasse : « Je voulais que Rébecca sut que sa
bague était égarée, je redoutais et désirais ses
soupçons. — Marthe, vous m'atTolez! — Et puis
cela créait une complicité. Il y avait ici un
secret que nous étions seuls à connaître. — Ah !
chère femme ! » Et se redressant avec violence,
le jeune homme saisissait la jeune femme à la
taille, elle répondait à son étreinte. Leurs bou-
ches se cherchaient.
1
VII
La comtesse Ilhatieff venait de s'éveiller.
Roulée dans la batiste des draps brodés aux
armes des Ragon d'Helyeuse, elle s'étirait brisée
par une nuit d'insomnie. Le désordre du lit témoi-
gnait de l'agitation de sa veille, ses longs che-
veux bruns s'étaient répandus sur la blancheur
L'ARYENNE 73
des oreillers: et la pâleur de sa face, la cernure
de ses larges yeux encore brillants de fièvre témoi-
goaient encore de Teffarement où les derniers
événements l'avaient jetée. Elle ne s'était endor-
mie que très tard, vers cinq heures du malin, et
encore des rêves pénibles n'avaient pas cessé de
l'obséder. Son mari et ses enfants lui étaient
successivement apparus, et ces visages chers,
évoqués dans cette heure trouble de sa vie,
avaient achevé de la bouleverser. Elle si matinale
revenait seulement à elle à dix heures du ïiiatin,
dans ce lit ravagé, on eût dit, par une nuit de
passion furieuse, les membres rompus et l'àme
dévastée. Elle avait fait ouvrir toutes grandes
les fenêtres de la chambre pour en renouveler
lair alourdi, irrespirable. Dans sa torpeur elle
ne sentait presque plus son doigt endolori, mais
une amertume affreuse était dans sa bouche, une
amertume affreuse était dans son cœur, et cette
odeur de détresse et de dégoût la laissait inerte,
pareille à un cadavre. Martlie de Malhouëtt,
comtesse llhatietr, revenait à la vie dans une
flottaison de noyée.
Lajeunefemmeseressaisissait. Gomment avait-
elle vécu depuis trois jours, oui, comment? par-
5
74 L"ARY1::NNE
quelle abberration, dans quel oubli d'elle-même
avait-elle pu descendre à cette intrigue sous
le toit d'une amie , avec le mari même de
cette amie, sa bienfaitrice , car c'est elle qui
avait aguiché Simon d'Helyeuse, elle qui avait
allumé en lui le désir adultère, par caprice, par
désœuvrement d'abord, par rancune ensuite, une
rancune impardonnable chez une Malhouëtt.
Elle avait médité d'enlever le prince à sa femme,
elle avait exploité l'occasion d'un regard surpris,
d'une inclination devinée, s'était abaissée aux
manèges d'une séduction presque vile, car pour
voler ce mari elle avait eu recours à des men-
songes, à la comédie de celte bague, à tous les
petits pièges puérils et certains dont usent les
courtisanes. Elle avait agi ni plus ni moins
qu'une gouvernante ou une demoiselle de com-
pagnie dans les familles, dont elles détruisent
l'équilibre et le bonheur, elle avait trompé
Rébecca, elle avait trompé Simon, car elle
n'avait jamais aimé ce grand sportsman aux yeux
naïfs, dégingandé comme un Don Quichotte et
d'une intellectualité de chauffeur. C'est par.
pure perversité quelle avait excité et encouragé
ses avances : pis, ne lui avait-elle pas abandonné
LARYENNE 75
sa bouche! Ce consentement tacite des lèvres
qui se prennent, c'est Marthe de Malhouëtt qui
l'avait eu dans le salon même où depuis deux
ans elle partageait la vie de ses hôtes. Elle avait
frémi comme une proie dans les bras de cet
homme, secouée, il fallait bien qu'elle se Tavouàt,
par un émoi sensuel. Elle s'était, il est vrai,
aussitôt reprise, et, se dégageant de l'étreinte,
avait regagné son appartement. Elle n'était
pas descendue pour dîner, donnant pour pré-
texte toujours sa même indisposition. La vérité
est qu'elle n'osait pas plus affronter la présence
de Mélisande que celle de Simon; et, toute la
nuit, elle l'avait passée dans l'horreur et le
dégoût d'elle-même. C'est surtout le baiser du
prince qui la troublait et l'indignait. Toute sa
chair en avait gardé une horripilation révoltée
et, dans le décousu de ce cauchemar, la sensa-
tion odieuse s'était précisée par deux et trois
fois dans une emprise et, pis^ dans une posses-
sion brutale, dont tout son être cabré frémissait
encore comme d'un viol.
«Entrez». Un léger grattement contre sa
porte venait de la rappeler à la réalité; sa femme
de chambre entrait avec un petit paquet et une
76 L'ARYENNE
lettre sur un plateau. La lettre était du prince.
Marthe très émue congédiait la fîUe. et sans
ouvrir le paquet, dépliait la lettre.
Chère amie.
Puisque cous portez au doigt la trace doulou-
reuse de sa bague, permettez-moi^ sinoti cf effacer,
du moins de dérober aux geux ce stigmate acec
ce joyau de mon choix.
Acceptez-le sans arrière-pensée, il est sa/ts
valeur marchande, mais il en a une grande
à mes yeux, car il remplacera à votre doigt la
bague de Méliscmde.Au symbole et esclavage, que
cous avez porté pendant près d'un Jour, Je veux
et je dois substituer un symbole de ferveur et
de reconnaissance. Marthe, je vous en pjrie,
veuillez porter en souvenir de moi ce rubis
rouge comme votre sang, rouge aussi comme
mon amour, veuillez le [jorter, je vous en prie,
pour le passé , le présent et l avenir. J'irai ce
matin, vers onze heures, vous passer cette bague
au doigt.
Simon.
La comtesse Ilhatielî était devenue pourpre.
Elle ne dépliait même pas le papier quienveJop-
L ARYENNE 77
pait récrin. En vérité, il ne perdait pas de temps,
le prince, un baiser la veille, une bague le len-
demain. Il n'eût pas agi autrement avec une fille.
Il envoyait son bijou pour annoncer sa visite et
allait venir en toucher le prix, quelle honte !...
La comtesse IlhatiefT consultait sa pendule de
voyage : dix heures et demie, le prince s'annon-
çait pour onze heures, elle n'avait qu^une demi-
heure à elle.
Elle sonnait, sautait à bas de son lit et passait
un peignoir : sa femme de chambre la suivait
dans le cabinet de toilette.
La fraîcheur du tub la calmait un peu. Lui
rendrait-elle simplement le paquet intact en lui
montrant la porte, ou le laisserait-elle venir? .
Une sonnerie de timbre, Marthe tressaillait
toute : C'est lui... «Recevez dans le petit salon, je
finirai de m'habiller seule », et tordant précipi-
tamment en un gros câble la fluide épaisseur de
ses lourds cheveux, Marthe de Malhouëlt attei-
gnait la- plus neutre et la moins élégante de ses
robes.
Le prince de Ragon d'Helyeuse l'attendait de-
bout devant une fenêtre, il en tapotait fiévreuse-
ment les vitres et sa haute silhoutte s'efflanquait
78 L'ARYENNE
encore dans un costume de cheval. 11 se re-
tournait brusquement, une joie illuminait sou-
dain toute sa face, un flot de sang lui fouettait
les joues et, la main tendue, il allait droit vers
elle.
« Yous ne m'en voulez pas au moins?» et il
s'arrêtait devant le regard «lacé de la com-
tesse. « Pourquoi vous en voudrais-je? je vous
ai attendu ». et elle lui posait dans la main l'écrin
enveloppé de son papier soyeux. « Comment,
vous ne l'avez même pas ouvert ! Vous n'avez
pas regardé, je vous croyais plus curieuse. » —
Ne m'avez-vous pas demandé de vous attendre?
j'ai fait selon votre désir. — Eh bien, voyons-le
donc ensemble. Comme vous êtes étrange ce
matin, Marthe! Je ne vous reconnais plus. —
— Bah! la nuit a passé, mais voyons donc ce
bijou. »
Le prince s'était vivement rapproché. Il aS'ait
passé son bras autour de la taille de la comtesse
et se réjouissait intérieurement de la sentir
vibrer et frémir. Tout à la joie de lui montrer
le bijou, il ne voyait pas son regard.
C'était, serti dans un lourd anneau de platine,
un étroit ruban de brillants. Comme un mince
LARYENNE 79
filet d'eau lumineuse il courait ainsi entre deux
rives de métal ; un énorme rubis taillé en forme de
cœur faisait le chaton de la bague, un rubis sang
de pigeon d'un admirable éclat. La jeune femme
se laissait prendre la main et passer la bague au
doigt, le prince l'étreignait toute. « Ohî chère
créature » ! et, lui renversant la tète sous sa main,
il cherchait avidement sa bouche, essayait de la
ployer sous le poids de son torse.
Sous l'étreintC; la jeune femme avait un
redressement de tige, elle vibrait comme une
épée et, repoussant rudement le jeune homme:
c(Je vous y attendais. Un baiser la veille, l'écrin
ce matin et la chute une heure après. Oii cro-
yez-vous être, monsieur, chez l'amie de votre
femme ou chez une fille I Allez, sortez, sortez,
vous dis-je, rappelez -vous donc que je suis votre
obligée, que je suis chez vous, malheureuse que
je suis, et qu'à dire vrai je n'ai même pas de chez
moi. — Mais, Marthe, je ne vous comprends
plus, je ne sais pas, je n'ai pas voulu I Que s'est-il
passé ? balbutiait le jeune homme. — H y a, — et
■ la jeune femme comme égarée avait instinctive-
ment le joli geste appris à Mélisande de la main
passée sur le front, — il va que j'en ai assez,
80 LARYENNE
de celte vie gagée, salariée de mercenaire aux
ordres de votre femme et aux vôtres. Il v a
que je ne suis pas une chose que l'on prend
et qu'on laisse au hasard d'un caprice, comme
un bibelot de luxe, et quune Marthe de Mal-
houëtt ne se vend pas. — Mais, Marthe c'est
vous-même qui... — Oui, je sais, j'ai été folle, j'ai
été coupable, je vous ai encouragé; mais de tout
cela j'ai la honte, Ihorreur et le dégoût. J'en ai
assez, assez, assez de cet hutel, assez de cette vie
de luxe, assez du monde et de tous et de vous...
Allez-vous-en, mais sortez donc, vous dis-je,jene
vous ai jamais aimé, pas même désiré une
minute, pas même une seconde, m'entendez-
vous? J'ai toujours menti, je vous ai trompé;
votre bonheur m'angoissait, m'étranglait, m'é-
touffait, vos bienfaits m'écrasaient, empoison-
naient ma vie. Je suis une misérable, je le sais,
mais c'est votre faute à vous, j'ai trop souffert,
je vous hais î Comprenez-vous, Simon, je vous
hais, vous et Mélisande, mais partez donc.
Demain je ne serai plus là, vous ne me verrez
plus ; partez et délivrez-moi de vous et de vos
odieux bijoux. :»
Le prince avait gagné à reculons la porte que
L'ARYENNE 8J
lui montrait impérieusement la jeune femme.
Une épouvante dans les yeux, la bouche béante,
il appuyait sur la poignée de la porte et disparais-
sait ; il laissait sur la table Técrin et son contenu.
« Joséphine I — Madame. — Vite mes malles,
prépare les malles, nous partons. — Madame
part I — Oui, dans une heure, mais avant, vite
cours à rholel, demande à voir la princesse,
amène-la ici. Il faut que je lui parle, mais vas
donc. Tu n'as qu'à traverser le jardin, mais qu'at-
tends-tu donc ? — Bien, madame, » et la femme
de chambre partait en courant.
« Eh bien qu'est-ce qu'il y a? Que me voulez-
vous, Marthe ? Vous n'êtes pas plus souffrante? >>
La princesse de Ragon d'Helyeuse venait de péné-
trer dans le salon oii Marthe Ilhatieff gisait telle
une épave, affalée, effondrée, le coude à une table,
les yeux vides, hypnotisée, on eut dit, par la
bague qu'elle fixait obstinément
La prostration de Marthe et le désordre de l'ap-
partement éclairaient tout à coup Méiisande. Elle
devinait un drame et, brusquement remuée, elle
en devenait tendre. « Tu n'es pas malade au
moins ? Qu'y a-t-il ? Mais réponds-moi. -
82 L'ARYENNE
Marthe Ilhatieff se levait lentement. « Il y a
que je pars dans une heure. — Dans une heure !
— Oui, dans une heure j'aurai quitté cet hôtel.
II le faut, je le dois et j'ai voulu te faire mes
adieux, je n'aurais pas eu le courage d'aller
chez toi. Alors je t'ai dérangée, voilà ! »
Dans la détresse de l'heure les deux jeunes
femmes avaient repris d'elles-mêmes le tuioie-
meat d'autrefois.
(( Je ne comprends pas, pourquoi t'en vas-tu?
Que s'est-il passé? On t"a fait quelque chose? De
qui, de quoi te plains-tu? » La comtesse Ilhatieff
faisait un pas vers la princesse. « Il y a. Rébecca,
que ton mari a voulu me prendre. — Simon ! Tu
es folle! — Simon a voulu me prendre, tout à
l'heure, ici même. Tiens, regarde cette bague,
il a voulu me la passer au doigt. Il n'y a pas
vingt minutes j'avais ses lèvres sur ma bouche.
— Tu mens, tu mens, Marthe. Simon n'aime que
moi. — Il ne t'aime plus, Rébecca, il t'a aimée,
je le sais, mais cela n'est déjà plus et c'est moi
qu'il aime maintenant. Lis plutôt cette lettre, je
ne mens pas. » La princesse de Ragon d'Helyeuse
s'était vivement emparée du billet, elle parcou-
rait du regard. — Tu as raison, va-t'en, va-t'en,
L'ARYENNE 83
il faut partir. — Je te le disais bien, Rébecca, il
faut que je m'en aille. Maintenant il faut que
je te dise aussi une chose que tu ne sais pas. Ton
Simon, c'est moi qui te l'ai pris. — Tu dis î —
Oui, c'est moi qui t'ai volé son amour, c'est moi
qui ai installé ici le désir adultère, c'est moi qui
l'ai lentement détaché de toi. — Misérable I tu
l'aimais donc? — Non, mais je te haïssais, je te
hais encore. — Moi! je ne t'ai fait que du bien ,
ah! je comprends. Ce que tu hais en moi, ce sont
mes bienfaits. — Et tes succès aussi, ta gloire,
ce murmure flatteur qui t'escorte partout, ce
sillage d'encens que tu traînes après toi, toute
cette gloire volée, en somme, qui est un peu mon
œuvre. Je suis une misérable, je le sais, mais
une vieille haine de race nous sépare. Yois-tu,
Rébecca, tes aumônes, tes bontés pour moi,
rentrent dans la légende que tu veux à ton
œuvre, ton œuvre cabotine. »
La princesse s'était ressaisie et regardait
curieusement éclater ce flot de fiel : « Oui, la
haine de nos races, l'irréparable haine, » faisait-
elle en parlant tout haut sa pensée et, tout à
coup illuminée : « Cette bague qu'il t'apportait
pour ton doigt malade, le doigt blessé, je com-
84 L'ARYliNNE
prends, c'était en remplacement d'une autre, la
bague qu'il avait perdue et qu'il n'a retrouvée que
vingt-quatre heures après. Sa bague, ma bague,
c'est toi qui l'avais prise et la portais à ton doigt.
— Oui. — Gomment cela était-il arrivé? —
J'avais essayé sa bague que je trouvais admira-
ble et je n'ai pu Tôter de mon doigt. — C'est la
vérité, cela? — La vérité, que je n'ai pu d'abord
faire glisser l'anneau, mais quand j'ai pu l'ôter
une heure après, je l'ai gardé quand même.
— Ah I et pourquoi ? — Pour créer un secret
entre lui et moi. C'est la complicité qui lie en
nous rendant coupables. »
Mélisande était devenue attentive : « Je com-
prends, vous complotiez tous deux contre moi,
l'Aryenne et l'Aryen contre la Juive. Mon luxe
et mon bonheur te pesaient, tu étoufTais dans le
bien-être et le succès que tu tenais de moi. Au
risque de te perdre, tu as voulu briser ma vie.
Le bonheur d'autrui, voilà qui est dur à suppor-
ter, n'est-ce pas ? et maintenant que mou bon-
heur est détruit et le scandale installé ici dans
ma maison, tu m'appelles, tu me dis «regarde »
el tu t'en vas. Eh! bien non, ma petite Marthe, le
calice est plein, tu m'aideras à le boire, je ne
LARYENNE 80
le liens pas quille et ne te laisse pas partir. Tu
resteras. »
VIII
Martlie Illiatieff ouvrait les yeux. Un paysage
de rêve l'entourait.
Allongée dans un rocking-chair auprès d'une
balustrade de marbre, elle dominait les allées
d'arbustes et de fleurs rares d'un jardin d'Italie
s'étageant en terrasses avec, à Ihorizon, la fuite
nostalgique et bleue de deux lacs au pied de
montagnes vaporeuses.
Lue colline, escaladée de verdures profondes,
vergers d'orangers et jardins de princières villas,
se dressait juste en face d'elle, séparant de son
dôme de velours les eaux lumineuses et dolentes
des lacs. Le soleil déjà haut dans le ciel les fai-
sait d'azur pâle ; les montagnes escarpées et har-
dies, comme évaporées de chaleur, les cernaient
d'une muraille, on aurait dit, de brume mauve,
déchiqueté et hautaine, telle on en voit dans
les tableaux des Primitifs. Des vaporetti et des
barques sillonnaient le lac de droite, et de blan-
86 LARYI^NNK
ches villas s'essaimaient sur ses rives, comme
des colombes tombées là exténuées de langueur,
et tout le fond du lac était moiré d'une grande
ombre Des terrasses du jardin des odeurs
entêtantes et délicieuses montaient, les seringas
pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine
vanillée à la ferveur amoureuse des jasmins.
Autour de la jeune femme, oppressée par tant
de beauté, la nature défaillait toute. Derrière
elle un bois de cèdres et de mélèzes épaississait
le mystère d'une forêt sacrée; à quelque pas un
escalier de marbre montait dans la pénombre
d'une treille alternée de glycines et de pampres.
Partout c'était l enchantement d'un jardin d\h'-
mide avec le chimérique éblouissement des deux
lacs à l'horizon.
Celui de gauche était plus nostalgique encore.
Absolument désert, sans une voile sur le sa-
phir laiteux de ses eaux, il s'enfonçait dans la
solitude la plus abrupte et la plus sauvage à
l'ombre de montngnes si hautes, que des nuées
les couronnaient : solitude ensoleillée que la
torpeur de midi faisait plus morne encore. C'é-
taient la tristesse et l'abandon d'un lac hanté, et,
tout au fond de l'étroit couloir de roches, où il
L'ARYENNE 87
dormait, une brusque déchirure semblait s'ou-
vrir sur un pays des fées, et la jeune femme,
hypnotisée se grisait délicieusement de l'incu-
rable mélancolie de ce vertigineux horizon. Elle
avait toujours préféré ce lac à Taulre, le désolé
Lecco au lac de Gomo fréquenté et mondain.
Lecco, Cùmo, Bellagio, Ménaggio, les lacs
italiens ! Elle était à Bellagio, installée dans
celte villa Serbelloni, qui commande un des
plus beaux panoramas de l'univers, la villa Ser-
belloni légendaire à travers l'Ancien et le
Nouveau Monde, dans le luxe coûteux du plus
ffrand hôtel du lac et cela aux frais des Helveuse.
Elle n'était donc point morte. De quel métal
était donc son àme , de quel métal ou de
quelle lâcheté pour avoir survécu à une telle
honte I Elle avait voulu mourir pourtant; elle
avait mieux que voulu, elle s'était donné la
mort ! Dans une éclampsie de rage et de déses-
poir, oubliant tout et son mari et ses enfants,
la malheureuse jeune femme avait tenté le geste
suprême. La mort n'avait pas voulu d'elle,
Rébecca veillait. Son ennemie intervenue à
temps avait appelé la Faculté, s'était installée à
son chevet, s'était instituée sa gardienne et
88 L'ARYENNE
finalement l'avait sauvée, arrachée, disputée au
Néant: et de cette affreuse tentative vers Tau-
(lelà la jeune femme s'était réveillée sans force,
brisée par la souffrance, plus soumise et plus
esclave que jamais, rivée à sa rivale par la
reconnaissance, car la princesse avait pardonné.
Marthe avait dû dévorer cette dernière humilia-
tion.
Cette difficile convalescence, suite de sa tenta-
tive d'empoisonnement, c'est Mélisande qui
l'avait installée à ses frais sous les cèdres odo-
l'ants de la villa Serbelloni. La princesse voya-
geait en ce moment avec son mari sur les
autres lacs, Marthe était trop faible pour les
suivre à Pallanza, ils l'avaient laissée aux
soins de deux femmes de chambre dans cette
solitude embaumée de Bellagio. Ils l'avaient
amenée là directement de Saint-Moritz, ils re-
viendraient la reprendre vers le 20 septembre
pour l'emmener à Venise, où ils avaient loué
un palais. Dans le monde, à Paris, on avait
cru à un accident. C'était par inadvertance que
la comtesse llhatieff s'était empoisonnée, et il
lui avait fallu accepter la version. Les événe-
ments l'avaient trahie, le hasard s'était fait le
L'ARYENNE 89
complice de Rébecca : « Ta resteras )>, avait impé-
rieusement crié la Juive à TAryenne à la fin de
leur querelle, et IWryenne était restée.
« Tu resteras ». et avec un frémissement de
tout son être la convalescente évoquait la fin
de cette scène alTreuse. Elle avait décidé de toute
sa vie. Pour mieux s'en retracer les phases,
Marthe llhatieff avait fermé les yeux. Elle
revoyait le désordre de sa chambre, dans son
pavillon de l'hôtel d'Helyeuse, Rébecca debout
devant elle, les traits durcis et rendus plus pré-
cis encore par l'énergie d'une irrévocable déci-
sion, toute la grâce apprise de son visage mon-
dain ramenée au type de la race, ses yeux pâles
de fureur; à côté d'elle, sur un meuble, Técrin
ouvert, récrin de la bague adultère et immédia-
tement après le geste qui la mettait dehors, le
geste pour la chasser de la femme outragée, le
ta resteras de la Juive, se ressaisissant brusque-
ment d'elle-même et substituant le sang-froid à
la colère, mettant un plan de conduite dans ce
sang-froid.
Dans le feu de leur querelle les deux femmes
avaient repris le tutoiement : a Tu resteras »,
avait presque vociféré Rébecca; elle reprenait
90 L'ARYENNE
aussitôt froidement : « Vous resterez )>.et au mou-
vement révolté de sa rivale : « Vous resterez,
parce qu'il ne me convient pas d'avoir abrité
un adultère sous mon toit. Il me plaît en-
core moins d'avoir recueilli chez moi une amie
coupable. Si le prince de Ragon d'Helyeuse
a la fantaisie d'entretenir une liaison, il l'en-
tretiendra dehors et non chez moi. Je ne veux
pas, je ne peux pas avoir été dupée par mon
mari et ma meilleure amie et surtout moi, une
Juive, comme vous me le reprochez, par deux
Aryens. Gela, je ne le veux pas. Voilà pourquoi
vous ne partirez pas, ma chère Marthe. — Moi!
et qui m'en empêchera? » et, la princesse s'étant
assise : a Mais la seule objection que je vais
vous faire et à laquelle vous n'avez pas songé.
Comment expliqueriez- vous ce départ au comte
Ilhatieff? Vous partez, direz-vous, pour échap-
per aux obsessions du prince, mais cette intrigue
nouée par vous sous mon toit, direz-vous à
votre mari que c'est vous qui en avez eu la pre-
mière idée et que vous, mon obligée, vous
n'avez trouvé que cela pour reconnaître mes
bontés, de me voler Simon ? Vous allez le
faire revenir d'Afrique pour lui annoncer ce joli
L'ARYENNE 91
scandale. Il provoquera le prince nécessaire-
' ment, et mettez qu'il le tue, je n'en resterai pas
moins princesse et le beau rôle sera le mien. Je
vous aurai nourris, vous et les vôtres, pour me
voir dupée, trahie par vous avec mon mari pour
. complice. Admirable en vérité, cette revanche
d'Aryens ! Si vous croyez que vous aurez l'opi-
nion pour vous, mais tout cela est de l'extrava-
gance. Une femme de votre âge et de votre
monde, chère amie, n'a pas le droit d'être aussi
impulsive. Et vos enfants, y avez-vous songé ?
Que vont-ils devenir dans tout ceci ? Vous ne
me voyez pas continuant à entretenir les fils de
la maîtresse de mon mari, et vous, d'ailleurs,
avec ce grand orgueil des Malhouëlt, allez-vous
pouvoir supporter ce fait de la pension de vos
fils payée par moi et de leur éducation conti-
||; nuée aux frais d'un homme qui a voulu vous
prendre et que vous avez chassé ». Et la comtesse
Ilhatieff, en fermant les yeux, entendait la voix
ironique et coupante de la princesse d'Helyeuse.
Mélisande avait tout à fait repris son sang-
froid : « Etes-vous convaincue maintenant,
chère amie, de Finutilité de votre beau geste ?
car c'est un geste et rien de plus que ce
92 LARYENNE
congé donné au prince par votre pudeur indi-*
- gnée et la remise de cet écrin, à moi, la femme
et l'amie trompée. Bravade et défi dont je
reconnais Teslliétisme et qui feraient bien au
théâtre, mais absolument ridicules à la ville,
puisqu'ils ne peuvent que vous nuire et n'abou-
tissent à rien. Ainsi, c'est dit, n'est-ce pas, ma
chère Marthe, nous avons toutes les deux rêvé.
Le prince ne vous a jamais fait la cour, vous
n'avez jamais éprouvé pour moi ni envie, ni
rancune en reconnaissance de mes bontés pour
vous. Digne de votre réputation de femme supé-
rieure, vous n'avez jamais souffert de mes bien-
faits, vous n'avez jamais songé à me prendre
mon mari. Il n'y a jamais rien eu entre vous et
Simon. Quant à l'explication nécessaire qui
vient d'avoir lieu ici, une fois sortie de chez
vous, je l'aurai oubliée. Vous voudrez bien me
faire le plaisir de l'oublier aussi. »
La princesse s'était levée et se dirigeait vers
la porte. Tout à coup elle revenait précipitam-
ment vers la jeune femme atterrée : « Pardon,
faisait Rébecca. il v a cette baerue. »
Ses yeux venaient de rencontrer l'écrin : « Ce
rubis, lui, est un fait, nous ne pouvons le dé-
LARYENNE 93
truire. Acceptez-le de ma main et veuillez le porter
en souvenir de moi. C'est moi qui vous le donne, il
vous rappellera notre inaltérable amitié. — Mais
c'est affreux, je ne peux... — Tous pourrez. Je
vous dis qu'il ne s'est rien passé, je ne par-
donne pas, je ne sais rien, j'ignore, » et avec
un sourire de triomphe : « Je ne vous demande pas
de porter cette bague aujourd'hui. Aujourd'hui
vous ne descendrez pas à table, vous êtes
malade. Pour la livrée vous ne pouvez m'avoir
appelée si brusquement chez vous que pour un
motif sérieux, demain non plus. Je viendrai
prendre de vos nouvelles, vous ne reprendrez
votre..., vous ne paraîtrez à l'hôtel que mercredi
matin au déjeuner. Je vous garantis le respect
absolu du prince, vos scrupules désormais ne
seront plus alarmés. Adieu, Marthe. » Et la prin-
cesse d'Helyeuse s'était retirée de son pas glis-
sant et léger.
La comtesse Ilhatiefï'n'avait pas bougé. Elle élai t
restée là, anéantie, les yeux vides, la tète basse,
contemplant avec des prunelles d'hypnose l'af-
freux avenir qui désormais était le sien. Elle de-
meurait ainsi pendant près de dix minutes, immo-
bile, épouvantée, matée, puis elle se levait toute
94 L'ARYENNE
droite, comme somnambule, allait à sa table et,
repoussant machinalement récrin, attirait à elle
un écritoire et du papier à lettre. Elle s'asseyait
raide, presque automatique, le regard ailleurs;
maintenant elle écrivait : « Non, je ne repren-
drai pas mon service auprès de vous, Rébecca,
fai pu accepter le joug pour lamour des
miens, je ne le subirai pas par terreur, fen ai
assez de ces deux ans de servage, yf avez-cous
assez domestiquée? Vous croyez me tenir par mon
secret, mais en tablant sur 7non amour de la vie,
vous ni avez jjr été ime dme sœur de la vôtre...
La vie, j'ai appris auprès de vous à t'exécrer et
à la haïr. On n'a pas barre sur ime créature
désenchantée, et j'ai descendu tous les degrés du
désenchantement. Ah! vous ne ^n'avez pas fait
grâce (Tune seule goutte du calice et je l'ai vidé
jusqu'à la lie, et cette lie contenait tant de fiel
que la joie de vivre et même l'amour des miens
me sont tombés du cœur. Je ne vous reproche
rien, Rébecca : votre conduite envers moi est la
tardive revanche des longues souffrances de vos an-
cêtres. Vous vengez sur moi les séculaires affronts
de votre race, vous avez longtemps attendu,
mais votre jour est arrivé, n est-ce pas ? mes
LARYENNE 95
aïeux à moi auraient eu moins d endurance^ iU
seraient morts à la peine ou se seraient révoltés^
je suis de leur race, vous de la vôtre. Vous
ni avez enchaînée, je me délivre, adieu. «
Elle avait cacheté la lettre, timbré la cire à
ses armes et, ayant sonné sa femme de cham-
bre : « Yous remettrez cette lettre à la princesse
vers six heures, je suis un peu souffrante et
vais me reposer. Venez me réveiller en sortant
de chez la princesse, pas avant. Vers sept heures
venez m'habiller. Laissez-moi. » Et elle était
entrée dans sa chambre.
Mais la femme de service, qui avait assisté à
une partie de la scène, s'effarait de la pâleur et
de la décision de ce visage tragique. Elle s^était
précipitée, éperdue, chez la princesse et lui
avait remis la lettre : « Oh! madame, accourez,
il se passe quelque chose, j'ai peur, j'ai peur. »
La lettre à peine parcourue, la princesse s'était
levée et avait sonné la livrée : « Vite, un méde-
cin, courez au plus près, » avait fait téléphoner
à Desbois, l'illustre docteur, et, sans même
prendre un manteau, avait suivi la femme de
chambre. Elle n^avait pas mis trois minutes à
traverser le jardin, un valet de pied emmené par
96 LARYENNE
elle avait enfoncé la porte. Marthe Ilhatieiï s'était
barricadée chez elle pour mourir. Elle était
étendue sur son lit, la face déjà dévastée par les
progrès du poison, les lèvres contractées, les
\eu\ agrandis d'épouvante, comme vides. La
fiole retrouvée dans le cabinet de toilette pei-
mettait au médecin accouru de donner l'antidote.
CXn l'avait soignée et on l'avait sauvée, mais,
pendant huit jours, on l'avait chèrement dispu-
tée à la mort. La princesse, installée à son che-
vet, ne l'avait pas quittée d'une minute. Pendant
huit jours et huit nuits elle Favait veillée, se
relayant avec la religieuse. Le prince était
demeuré consigné à la porte: tout Paris était
venu s'inscrire à l'hôtel d'Helveuse, s'informant
de la malade. Dans l'opinion publique le suicide
était un accident: une sympathie grandissante
auréolait la princesse, rendant hommage à
son dévouement : Mélisande était admirable et,
quand la comtesse Illiatiefl entrait enfin en con-
valescence, elle trouvait ses deux fils debout
auprès de son lit.
Ils se jetaient dans ses bras et la jeune femme
les étreisrnait convulsivement.
Ils confondaient ensemble leurs sanglots, leurs
L'ARYENNE 97
baisers et leurs larmes. Mélisande assistait sou-
riante à ces épanchements, elle rendait une mère
à ces enfants. Huit jours après le comte Ilha-
tieff, prévenu par un télégramme, arrivait à
Paris. Pour revoir sa femme mourante il avait
quitté Sidi-Bel-Abès, le désert et le régiment;
la princesse d'Helyeuse assistait à l'entrevue.
Le comte s'était emparé de sa main et la tenait
longuement appuyée sur ses lèvres. La princesse
sentait couler sur ses doigts la tiédeur d'une
larme; ses soins, sa ferveur lui avaient conservé
la seule créature qu'il aimât.
Et la vie avait recommencé comme par le
passé à l'hôtel d'Helyeuse. Pour tout Paris
l'intimité était plus étroite que jamais entre les
deux femmes ; le prince, lui, se faisait rare à
l'hôtel. II affichait maintenant une liaison avec
une fille de théâtre, et tout le Faubourg plaignait
cette admirable jeune femme, impassible dans
son abandon. Elle se consolait de la conduite du
prince en se livrant tout entière à ses goûts de
poésie et d'art; la sympathie grandissante des
foules faisait monter le chiffre de ses éditions;
toutes les semaines, un grand journal célébrait à
sa première page le talent et le caractère de la
6
98 L'ARYENNE
princesse dllelyeuse. Néanmoins, la comtesse
Ilhalieff se rétablissait lentement, sa santé avait
été cruellement ébranlée. Pour activer sa con-
valescence les médecins ordonnaient Saint-
Moritz ; la princesse d'Helyeuse renonçait à
sa saison de Trouville et de Gowes, elle allait
s'installer avec Marthe dans l'Engadine. Le
prince était venu les y rejoindre au bout d'un
mois. De là ils étaient descendus tous trois sur
les lacs; Bellagio les avait possédés huit jours,
mais des affaires d'éditions et un futur succès de
théâtre voulaient la princesse à Milan et à Rome
et à Florence aussi. La presse italienne, enthou-
siaste des œuvres de Mélisande, clamait sa gloire
à tous les coins de Tltalie. On allait donner
d'elle, en novembre, au théâtre olympique de
Vicence la tragédie de Xiobé: sa présence était
nécessaire dans les villes où l'on préparait
son triomphe; on avait donc laissé la com-
tesse Ilhatieff, avec deux femm-es de chambre à
la villa Serbelloni, on viendrait la reprendre
vers le 20 septembre, époque à laquelle le
jeune ménage irait se fixer pour un mois à
Venise. Mélisande y avait loué un palais, les Ra-
gond'Helyeuse y recevraient toute la littérature
L'ARYENNE '.i9
italienne et Mélisande y pourrait aussi surveiller
les répétitions de sa tragédie : Yicence est à une
heure de Venise. Les horizons mauves de Lecco
s'atténuaient, de plus en plus vaporeux dans la
lumière difluse, la comtesse IlhatiefT venait de
rouvrir les yeux. Ses prunelles étaient encore
hagardes de toutes les visions évoquées, ses
paupières meurtries de toutes les souffrances
ressouvenues. Un son de cloche frémissait dans
lair calme, l'écho en courait sur les ondes des
lacs; c'était l'heure du déjeuner. La jeune
femme se levait, son regard tombait sur la petite
table où sa main venait de s'appuyer. Le rubis
sanglant serti de brillants était là, irradié et
splendide dans la clarté d'août, plus rouge
encore, serti dans le bleu des lacs. La bague,
c'était le gage de servitude et d'expiation!
Mélisande avait exigé que Marthe la portât tou-
jours, c'était la seule chose, d'ailleurs, que la
Juive eût réclamée de l'Aryenne. Quelquefois,
lorsqu'elle était seule et qu'elle s'abandonnait à
ces tristes retours sur elle-même et sur son
passé, la comtesse Ilhatiefî retirait sa bague, car
ce mince anneau d'or pesait étrangement à son
doiat, mais comme c'était une àme droite,
100 LARYENNE
même en l'absence de Mélisande, elle se fai-
sait un devoir de le remettre à son doigt.
Ce matin, dans l'enivrement de lumière et
de parfums de cette solitude enchantée, elle
avait retiré l'anneau. Elle le glissait lentement
à, son index et reprenait lentement le chemin de
l'hôtel. Chacun a son fardeau à porter dans la
vie. Parfois on s'assied au bord du chemin, on
dépose un instant son chagrin près de soi, dans
la poussière brûlante ou la fraîcheur de Therbe,
mais il faut bien poursuivre sa route, et l'on
repart avec sa charge, les uns sur l'épaule, les
autres à la main. La résia-nation. c'est la
science de vivre.
GENS DE MER
LE BON CHAUFFEUR
C'était à Marseille, en pleine grève des Ins-
crits maritimes, dans la flânerie et le mouvement
de plus de trois mille marins jetés sur le pavé;
l'agitation se compliquait de la période électo-
rale. Dans la journée, des hordes avaient par-
couru les rues en hurlant; puis, c'avait été le
long du cours Belzunce et de la Cannebière des
défilés et des exhibitions plus grotesques que
menaçantes.
Le soir avait enfin amené le calme. Il faut bien
manger, même en temps de révolution, et les
restaurants du vieux port bondés de consomma-
teurs faisaient les quais plus vastes. Les petites
rues du quartier de Reboul avaient pompé
l'émeute et, avant d'entrer chez Bassot, nous
rôdions, Macherolle et moi, au bord du quai de
la Fraternité, he Shat7irock, le croiseur de l'Etat.
loi GENS DE MER
chargé du service des postes, et la Sarbacane ,
torpilleur attaché au port de Toulon, mouillés là
depuis les grèves, y attardaient quelques flâ-
neurs.
- Réunis à l'arrière du torpilleur et du Sham-
rock, des hommes d'équipage se tenaient debout
et chantaient. Ils chantaient en chœur un air
d'opéra, la Dame blanche, je crois; mais leurs
voix graves et jeunes prenaient dans les ténèbres
un accent religieux de choral.
Des passants s'étaient arrêtés comme nous.
Dans l'air chaud et saturé d'absinthe et d'odeurs
d'épices, des relents de poussière et d'humanité
moite afTadissaient.
— Tiens, c'est vous, monsieur Jacques!
Une large main s'était posée sur mon épaule.
— C'est bien vous, je né mé trompais pas !
Je me retournai: un homme était devant moi,
ébauchant le geste de soulever sa casquette. La
nuit était tout à fait venue, je ne distinguais que
le blanc des prunelles et l'éclair d'un sourire
sous la broussaille d'une forte moustache rousse.
Je ne reconnaissais pas l'individu.
— Héî vous ne me rcmeltez pas; Rolando,
Pierre Rolando, à bord du Bouvel? Il y a trois
LE BON CIIAUFFELR 103
ans, à Toulon, et puis ensuite à Evizza, quand
vous êtes venu en Corse, j'étais alors en permis-
sion; j'étais le cousin du patron de rhôtel. je
donnais un coup de main à Técurie. Je vous ai
conduit quelquefois dans la forêt d'Aïtone; vous
ne me remettez pas; moi je vous ai remis tout
de suite. Vous n'avez pas changé. Moi, c'est le
costume... Voyons, quand vous veniez dîner au
carré sur le Bouvet et voir ce pauvre monsieur
de Lissagneuse, le petit frégaton. Il est mort, le
pôvre...
Je regardai l'homme. La voix chantante
venait de préciser un souvenir.
— Rolandol mais oui, je vous reconnais, mon
brave.
Et je serrai la main du Corse.
— Mais, que faites-vous ici?
— Mais je suis débarqué, comme les autres...
Cette satanée grève ! Il a fallu bien suivre le
mouvement, ce nest pas drôle, allez...
MacheroUe, intéressé par les doléances du
marin, me poussait discrètement le coude.
— Si vous l'invitiez à dîner?
Rolando ne déclinait pas mon ofîre.
— Té I cela ne se refuse pas. On nest pas
dOG GENS DE MER
riche en ce moment, et puis ça fait toujours
plaisir de se trouver avec des bons garçons
comme vous, monsieur Jacques.
— Venez donc, mon brave Rolando, Monsieur
et moi, nous vous invitons à manirer la bouilla-
baisse chez Bassot.
— Chez Bassot I
— Et vous nous raconterez vos griefs à table.
— Et ça sera long alors, car nous n'en man-
quons pas. »
Rolando était, en effet, là-dessus intarissable.
Il vidait avec nous un inépuisable fonds d'an-
ciennes haines et de rancunes récentes.
Naturellement, c'étaient les officiers qui avaient
tous les torts. Ah I cet état-major de la marine
marchande! On ne saurait jamais, on n'en dirait
jamais assez, parole ! »
Et, surexcité par la présence de Macherolle
qui prenait des notes, Tinscrit maritime citait
des services de Compagnies où, en quinze jours
de traversées successives, de Marseille à x\l2er,
Bône, Ajaccio, Nice, Bastia et Livourne, etc.,
les hommes à bord n'avaient que cinq heures
d'escale dans chaque port et jamais une nuit à
terre.
LE BON GHALFFEUR 107
— Ce n'étaient qu'arrivées et départs
L'homme éreinté, vanné, tombait de fatigue et
ne comprenait même plus les manœuvres, et
nous autres surtout, dans les chauffes, tout
dégoulinant de sueurs et noirs de suie qu'on sen
fait peur, et je vous fais grâce des mauvaises
mers et des paquets d'eau embarqués sur le pont,
tandis que certains officiers, dans les salons
des premières, s'envoient les passagères de
marque.
— Mais, faisait Macherolle sceptique, les olTi-
ciers ont pourtant leur service comme vous, et
c'est un surcroît de travail tout à leur honneur,
que vous leur attribuez.
— C est vrai, ils ne sont pas tous comme ça ;
mais, parmi eux, il y a de sales types! Oh I il
s'en passe de drôles à bord, allez! Si on avait le
temps d'écrire ce qu'on voit de manigances et
de baroutles dans les cabines de passagers, on
serait riclie : mais voilà, on n'a pas d'instruction,
on ne sait pas !
— 11 se passe tant de choses que cela, Ro-
lando? Voyons, vous exagérez, mon garçon.
Et Macherolle intrigué remplissait coup sur
coup le verre du chauffeur.
108 GENS DE MER
— S'il s'en passe! Tous ceux qui naviguent
vous le diront comme moi.
— Non !
— C'est qu'vous n'savez pas l'effet que la mer
fait aux femmes; rien ne porte plus à l'amour :
Ou ça les abat avec le mal de mer et Ton dirait
un tas de chiffes, ou ça leur appuie où vous
d'vinez ; alors elles deviennent toutes drôles;
elles parlent fort, rient aux éclats et elles ont
des yeux brillants et fixes dans des faces toutes
contractées, et messieurs les officiers ne s'y
trompent pas. C'est alors qu'ils engagent la con-
versation et préparent leurs tlirts, comme ils
disent. Allez, quand un commandant ou un lieu-
tenant de bord entreprend une de ces poupées
sur la passerelle, c'est comme si l'affaire était
dans l'sac.
— Et les maris? car il y a souvent des maris,
interrompai-je énervé.
— Les maris! Ils ont toujours le mal de mer.
Et vous pouvez me croire, monsieur, y a pas de
vertu qui résiste sur l'eau ; des femmes qui, à terre,
ne regarderaient même pas l'officier, leur tombent
dans les bras au bout de six heures de mer. C'est
la nature qui veut ça. Oh! la partie est belle.
LE BON CHAUFFEUR 109
— Mais enfin, quand elles sont malades, car
elles sont parfois malades, par les gros temps,
par exemple?
— Malades! Alors elles sont sans défense.
— Dans les cabines de première classe 1 Je ne
crois pas ça, Rolando; les passagères sont rare-
ment seules : il v a des femmes de chambre,
des amies. Gela vous plaît à dire, mon garçon. »
Le Corse était devenu perplexe :
— Avec les passagères de première classe, je
n'dis pas ; mais avec les passagères des secon-
des! De Marseille à Alger il y a toujours un tas
de chanteuses de café-concert, d'actrices qui
vont rejoindre leur théâtre. Ces messieurs n'ont
qu'à taper dans Ttas; et puis ils ont un truc :
ils leur font peur avec le mal de mer, y leur
disent qu'elles seront très mal dans leur cabine,
en bas, qu'elles seront secouées, tout l'tremble-
ment; bref, ils leur offrent leur cabine à eusses
et leur couchette , etc. , et vous comprenez,
quand elles sont là-dedans, malades ou non, ils
en font ce qu'ils veulent.
— Ah! vous nous en direz tant. Si elles vont
d'elles-mêmes coucher dans les cabines des offi-
ciers 1
110 GENS DE MER
— Mais c'est là le truc, et ils le connaissent
Lien. Quand j 'naviguais sur la Mitidja, nous
avions à bord, comme officier mécanicien, un
grand escogriffe de Normandiot qui ne les ra-
tait pas. Ah! il le savait Tlruc, lui. Il passait
rinspection des passagères de seconde classe,
et, quand il en avisait une gironde, il était pas
long à lui monter Ijob: il abordait^ endormait
la bergère, qu'elle aurait moins d'roulis, pas du
tout d'tangage, est-ce que j'sais, moi? bref,
quelle devait venir dormir chez lui, qu'il met-
tait sa couchette à sa disposition. . . Et le tangage !
qu'elle l'avait double avec ce grand houlcgon
dans ses voiles, et que le lendemain, les pauvres,
elles en avaient les yeux battus.
— Vous exagérez, Rolando. Et il s'appelait,
ce misérable ?
— Ganudet, M. Canudet, et qu'nous en étions
tous outrés à bord, surtout dans la chauffe, car
il n'était o^uère commode avec nous, ce srand
Robert le Diable de oNormand, et nous l'avions
tous dans Tnez. Mais que jlui ai joué, un jour,
un bon tour.
— Vous, Rolando?
— Moi, Rolando, et le voilà. C'était, il y a
LE BOX CEIAUFFEL'R 111
trois ans, à Buiie. J'étais donc chaudeur au
môme bord que mon liomme, et nous allions
partir. La Mitidja démarrait du quai à six
lieures, il en était cinq et demie et je trôlais sur
le quai en train d'fumer une cigarette, dans
mon complet de travail, quand j'suis abordé par
une typesse bien en chair, bien en forme et
habillée je n'vous dis qu'ça, une robe grenat et
de la fourrure. Elle m*regarde dans les yeux et
m'dit : « Vous êtes à bord de la Mitidja? — Oui,
madame, que j'iui dis, chaufleur pour vous
servir. — Chauffeur, qu'elle dit. Alors vou-
driez-vous me rendre un service? Ce serait de
me porter au bateau ma valise et deux paquets
que j'ai là, dans un café, tout près. Si vous vou-
lez venir avec moi, je vais vous y conduire et
je vous donnerai quelque chose. — Mais rien qu'
rplaisir, madame. — Vous êtes trop galant,
chautreur. » Et qu'elle msourit et que j'iui
emboîte le pas.
C'était une valise pas bien grosse, un carton à
chapeau et un paquet d'musique qu'elle m'dil,
car elle était chanteuse de café-concert. Sa malle
était déjà abord; elle venait dfaire une saison
dans un café-chantant d'ia ville et retournait à
M-2 GENS DE MER
Marseille. Et, là-dessus, elle s'asseoit auprès
d'une table et commande deux absinthes, que
j'en prendrais bien une avec elle, que ces choses-
là, ça ne se refusait pas. « C'est que nous n'avons
guère le temps, que j'iui dis. — Mais si, mais
si, le bateau ne part qu'à six heures et demie, uii
officier vient de me le dire. — Un officier? Qui
ça? — Hé, qu'elle me dit, un grand maigre à
monocle avec des moustaches blondes, que je
reconnais mon Normandiot de malheur. —
M. Canudet! Vous le connaissez donc? — Non. »
Et elle me rit au nez et me raconte qu'à peine à
bord, mon officier l'avait abordée, s'était rais en
quatre pour la conduire à sa cabine, qu'elle lui
avait demandé si l'on aurait une bonne traver-
sée, qu'il lui avait répondu : « Gouci, couça »,
et qu'en tous cas elle serait plutôt secouée dans
les secondes classes. « Et il vous a offert la
sienne de cabine, le brigand, hein? — Oui.
Gomment savez-vous ça ? — Et vous l'avez
acceptée vous, sa cabine? Vous n'allez pas cou-
cher là? — Acceptée, non, mais à peu près. —
Eh bien ! vous êtes propre ! — Mais qu'est-ce que
vous avez, chauffeur ? les veux vous sortent de
la tête, les mains vous tremblent. — J'ai, j'ai
LE BON CHAUFFEUR 113
que j'suis r'tourné d'voir une jeunesse comme
vous tomber dans ces traquenards-là. » Et, hors
de moi, j'iui raconte tout à trac le truc du
Canudet et d'ses pareils , j'vends la mèche,
j'mange l'morceau, oui, j'Iui honnis Tastuce et
la duplicité du Normandiot. « Mais c'est affreux!
qu'elle m'dit sans avoir Tair autrement émue.
Mais comment faire ? — ?S'y allez pas. — C'est
que j'ai promis et, si je n'y vais pas, il connaît
le numéro de ma cabine, il est capable de venir
m'y retrouver. — Ça. il en est bien capable; mais
il y a un moyen : v'nez coucher dans la chauffe,
dans not' cabine à nous. J'vous offre ma cou-
chette, les draps sont tout propres, et vous s'rez
respectée. — Bien sûr? — Foi de Piolando I
Vous dormirez tranquille et personne ne vous
embêtera. Nous sommes six dans la chauffe : le
graisseur, deux mécaniciens, le tisonnier, un
chauffeur et moi, et tous Corses. C'est vous dire
que tout l'monde vous respectera. — C'est bien,
j'accepte. Encore une absinthe, chauffeur? » Et
elle fit comme elle le dit, la vaillante petite
femme. Jlui transbordai son baluchon dans
not' chauffe et elle dormit dans not' cabine ; elle
dormit tranquille, veillée et surveillée par cha-
114 GENS DE MER
cun de nous à lour de rôle, et que le grand
Ganudet n's'avisa pas d' venir la retrouver I et que
nous riions tous sous cape de la mine qu'il devait
faire chez lui, tout seul, en songeant à sa nuit
perdue.
— Et la chanteuse ne fut pas malade?
— Xon; nous eûmes bonne mer. Elle sjeiîrnait
Lien de temps en temps, un petit peu; mais les
femmes I
— Et vous l'avez tous respectée et vous ne
l'avez pas revue ? balbutiait Macherollequi étouf-
fait de rire.
— Jamais.
— Je m'en doutais. Voilà une bougresse qui
a du emporter une fichue opinion des Corses;
non, elle n'a pas dû regretter sa nuit, Rolando,
mon ami.
Et MacheroUe accentuait la fumisterie d'une
cordiale bourrade dans le dos de l'inscrit.
— Vous êtes le modèle des chaufTeurs. Res-
pectée par six hommes, non, voilà une chose
qui n"a pas dû lui arriver souvent, à votre chan-
teuse ! Mes compliments. Mais voilà une petite
femme que vous n'êtes pas près d'entendre
chanter à Bastia ! »
PASSAGÈRES
— L'aclion de la mer sur le tempérament des
femmes, de certaines femmes surtout, l'étrange
surexcitation qu'elles apportent dans leur sys-
tème nerveux, le détraquement que quelques-
unes subissent et cela jusqu'à Tinconscience,
l'imprévue facilité dont beaucoup d'entre elles
deviennent susceptibles pendant la longueur et
rhorripilement des longues traversées ; et les
flirts et les brusques dénouements que prépar ent
entre officiers et belles dames ce particulier état
d'âme et ce spécial état des sens... oui, il y a
exagération dans tout cela, mais, pourtant, un
fond de vérité subsiste et c'est un phénomène
très pathologique et très physiologique aussi,
que cette influence de la mer sur certains orga-
nismes de femmes, c'est aussi un phénomène
de nature.
116 GENS DE MER
— Et l'aventure de M""' Desm azuré?
— Tu la connais donc?
— Si je connais l'aventure de M"^ Desmazure
et de ses bas jaunes? Mais elle a fait le lour des
ports de France. Elle fait encore la joie des
carrés d'officiers en rade de Brest et de Toulon,
amuse les veillées de quart d'Ajaccio et d'Alger,
et alimente, le soir, la conversation languissante
des yachts dans les longues croisières de la
Méditerranée. »
Et Grangirard, levant sa coupe de Champagne
à hauteur du front et la dédiant du geste à Ma-
cherolle :
— Yas-y donc, mon cher : Nous sommes
tout oreilles; ne nous fais pas languir avec les
bas jaunes de M"""" Desmazure. Ça ne vous
rajeunira, ni toi, ni elle. A propos, n'est-elle pas
divorcée?
— Comment donc! et remariée.
C'était, il y a quelque vingt ans, la Compagnie
Transatlantique inaugurait à grand fracas le
premier voyage de la Toin^aine. C'était le trans-
port le plus rapide qu'on eût lancé jusqu'à ce
jour; il sortait des chantiers de la Méditerranée
et, conditionné sous les ordre d'un tout jeune
PASSAGERES 117
ingénieur, il devait faire la traversée du Havre
à New-York en sept jours; les autres paquebots
en mettaient encore dix ou onze, c'était donc
toute une révolution dans la marine de com-
merce. La Compagnie avait organisé autour de
ce lancement une énorme réclame; non seule-
ment toute la presse était entrée en cam-
pagne, mais, en homme avisé, le directeur avait
eu la géniale idée d'un voyage d'essai, d'une croi-
sière de quelques heures du Havre à Bordeaux,
au cours de laquelle les plus gros bonnets de la
finance et quelques grands noms de sports invi-
tés pourraient juger de la vitesse du nouveau
transport et, — le tout était de les bien choisir,
— en parler utilement dans les salons et dans
les clubs. La chose se passait justement en août
et la mode peuplait toutes les plages; la saison
de Trouville battait son plein ; Trouville, Deau-
ville, Cabourg en aval, Sainte-Adresse, Etretat,
Bruneval et Dieppe en amont de la Seine. Il n'y
avait qu'à consulter dans chaque endroit la liste
des étrangers, car on ne pouvait songer qu'aux
élégances en villégiature sur la côte normande,
la mode ayant disséminé tout Paris aux quatre
coins de la France et plus loin encore. Un choix
118 GENS DE MER
mûrement réfléchi lançait les invitations sur
tout le littoral. La Touraine partirait du Havre
le 9 août, à neuf heures du matin; elle irait
cueillir àTrouville,Deauville, Gahourg,Houlgate
et autres stations de la côte les invités du Calva-
dos. Un grand déjeuner servi sur le pont réuni-
rait, à midi, tous les passagers. Le capitaine se
faisait fort d'être, au moment du café, en vue
des côtes de la Bretagne et. si la mer était
belle, on serait à Bordeaux pour dîner. Les invi-
tés de la Seine-Inférieure devaient, eux, s'em-
barquer au Havre.
On faisait une exception pourtant pour M. et
M"""' Desmazure, alors en villégiature dans leur
villa de Bruneval: M. Desmazure était un des
gros actionnaires de la Compagnie ; il comman-
ditait de plus plusieurs banques et sa chance à
la Bourse était proverbiale : ce grand Desmazure
réussissait dans toutes ses opérations : c'était un
homme à ménaser.
M™^ Desmazure, belle personne déjà mûre,
dont un régime sévère, un médecin dévoué, une
masseuse à demeure et un coifTeur à sa dévotion
prolongeaient magnifiquement les quarante ans
sonnés, n'était pas moins à ménager. Vaniteuse
I
PASSAGERES 119
comme un paon et pas encore habituée à son
énorme fortune, elle prétendait naïvement avoir
la plus belle installation de tout Paris, citait le
prix de ses perles, se retroussait jusqu'aiix
genoux pour montrer le luxe de ses dessous et
d'impressionnantes jarretières assorties à la
nuance de ses robes; attelait deux ou trois fois
par jour pour exhiber au Bois sa carrosserie et
ses chevaux et, quoique bonne femme, arrivait
à être insupportable. Ses amies, entre elles, Fnp-
pelaient Faille première en souvenir d'un mot
touchant que la belle banquière avait eu, à un
de ses jours de réception, dans son propre salon^
Gomme on la complimentait sur la toilette ar-
borée : « Oui, c'est assez joli, disait-elle aux
flagorneurs, d'ailleurs je sais ce que cela me
coûte, ça sort de chez Rouff — et pinçant l'étoffe
entre ses doigts pour en faire valoir le grain —
et vous savez? faille première. »
Le nom lui en était demeuré, M""^ Desma-
zure, désireuse d'être du Tout-Paris, avait fait
acheter à son mari un journal; c'était moins
pour y diriger une opinion que pour avoir son
service de « premières ». Les Desmazure eurent
désormais leur loge, voire leur avant-scène, à
120 GENS DE MER
toutes les représentations sensationnelles. Ma-
dame y trônait dans des robes de cour et un
étincellement de joyaux qui la signalaient vite à
l'attention des habitués; et. à se voir ainsi dévi-
sagée deux ou trois fois la semaine par les jumelles
des autres loges et les lorgnons de toutrorchestre,
Faille première finit parse croire une personnalité.
Ses soirées au théâtre devinrent l'objectif de sa
vie. Quand, pour une raison ou pour une autre,
quelque représentation était retardée, M"^ Des-
mazure en soufTrait, déçue comme une jeune fille
de son premier bal manqué, et l'on citait d'elle
cette phrase admirable : « Nous ne sommes pas
allés dans le monde cette semaine, il n'y a pas
eu de c( première. » Aussi en avons-nous profité,
Anatole et moi, ajoutait-elle, pour nous coucher
de bonne heure. Dès neuf heures, en sortant de
table, Anatole est monté se coucher dans son
Henri 11^ moi dans mon Louis XV et les enfants
dans leur Kate Greenaway. )> Naturellement
chez les Desmazure, les salons étaient du plus pur
Empire et la salle à manger, François I". Dernier
détail, le griffon écossais de M""^ Desmazure
avait coûté quinze cents francs et portait, comme
collier, une chaîne d'or alternée d'émeraudes et
PASSAGERES 121
d'opales estimée trois mille. M""^ Desmazure
encourageait les peintres : Léon Comerre. Fer-
dinand Humbert et Théobald Ghartran l'avaient
tour à tour représentée en pied, le premier en
jardinière Louis XV, dans le fameux costume de
la Pompadour; le second, dans un coin du parc,
ajustée comme une femme de Técole anglaise,
le grand chapeau, Fombrelle et le chien, et le
troisième enfin sur un banc de jardin, assise
en face de la mer. Trois M™^ Desmazure (coût,
soixante mille francs) présidaient les trois salons
du rez-de-chaussée.
C'est cette belle madame que les passagers
du Havre trouvaient installée à bord de la Tou-
raine. Faille première y paradait assise sur la
passerelle, dans un cercle d'officiers éblouis. Une
ruineuse robe de guipure d'Irlande écrue, une
ombrelle à manche de vieux Saxe, un jeu de
perles complet, des rubis à tous les doigts et, aux
oreilles, les plus beaux solitaires du monde en
faisaient une espèce d'idole. Il n'était pas jus-
qu'à son éclatant maquillage encore exaspéré
par le bleu du large, les yeux adroitement sou-
lignés de kolh et la solide dorure des cheveux
savamment teints qui n'eussent ému tout Téqui-
12i> GENS DE MER
page. M™*" Desmazure avait encore une fort
jolie taille; sa corselière et son couturier veil-
laient à ce qu'elle n'en perdît pas un centimètre.
M. et M''''^ Tiqueniez. les gros armateurs du
Havre, M. Oscar Meffray de Sainte-Adresse et
ses deux filles. M"'^ de Roman ville et la com-
tesse Ileller. flanquées de leurs maris, trouvaient
tout l'état-major de la Toiiraine aux pieds de
M"^^ Desmazure. Le commandant respirait son
ûacon, le capitaine s'occupait de Phémore. le
griffon écossais de quinze cents francs; le lieu-
tenant Darmon, le plus bel officier de la marine
marchande, iouait eii rousrissant avec son éven-
tail. M™^ Desmazure, nonchalamment étendue
sur un roclving-chair, se faisait nommer les caps
et les différents points de la côte. De subtils
efÛuves s'émanaient de toute sa personne. Ces
messieurs les humaient avec délice. M. Desma-
zure, bénévole, offrait des cigares : « Un havane,
commandant? »
Les nouveaux arrivants se contentaient d'aller
grossir cette cour. Les Templiers et les Ebers-
tein, cueillis à Trouville : les Montmorin, les
Plantagenet et le comte Piquart, celui qui fait
courir, embarqués, eux, à Deauville, amenaient
PASSAGERES 123
à peine une diversion. Les trois jolies misses
Ethereld, montées à Gabourg avec leur père,
changèrent seules un peu le courant d'adora-
tion établi. Tout un essaim de jolies femmes et
d'élégances marquaient l'escale d'Iloulgate. A
Dives, on se trouvait une trentaine de per-
sonnes, toutes du même monde et surtout de
mêmes revenus. Les femmes, après s'être toi-
sées, ayant reconnu les robes du bon faiseur,
avaient daifi;né quitter ce visage rogue et fermé
qu'elles arborent toutes en présence d'une in-
connue. Les trois misses Ethereld, ornées de
dents éblouissantes, avaient immédiatement affi-
ché une gaieté folle qui ne les quittait plus de-
puis Gabourg... Gomme on était à niveau <le
millions, cette gaieté se communiquait. On se
reconnaissait pour s'être rencontié aux courses,
au Bois, aux eaux, partout enfin ; des flirts s'orga-
nisaient, dirigés par le petit Gonti'an de Saxifrage,
pique-assiette et tapeur avéré du monde oi^i l'on
s'amuse, mais toléré pour les discrets services
qu'il sait rendre à chacun en temps opportun ;
Gontran de Saxifrasre ou le Botlin des trente-six
mille adresses, entretenu, dit-on, par tous ses
fournisseurs; Gontran de Saxifrage, placier en
\-2i GENS DE MER
pierres précieuses à ses moments perclus... et.
quand on se mit à table, la glace était rompue.
Le déjeuner fut charmant : ces sortes de dé-
jeuners le sont toujours. Le Champagne y coulait
à flots et le vin du Rhin aussi; la Compagnie
avait bien fait les choses ; les passagers à venir
n'étaient pas à plaindre s'ils étaient à pareille
cuisine. Croustades de homards, chaufroids de
volaille, pièces de bœufs au beurre d'écrevisses
mirent tous et toutes en appétit. La mer était,
d'ailleurs, superbe, comme si on l'eût comman-
dée ; la Toiiraine fendait d'une marche égale et
sûre une nappe d'eau bleue d'une transparence
de lac. « A se croire en Méditerranée », déclarait
lord Ethereld, qui passait tous ses hivers à Can-
nes. M. Desmazure déclarait, lui, se croire en
gondole, à Venise.
Comme on servait le café, le commandant
déclarait la Tourainc en vue de la presqu'île
d'Ouessant. .. On se levait de table; on se dis-
persait pour se retrouver en groupes sympathi-
ques ; la plupart des femmes s'éclipsaient... il
y avait un peu de houle. Le déjeuner passait-il
mal ■?Le commandant remarquait quelques vides.
Après tout, ces dames étaient parties peut-être
PASSAGÈRES 125
se remettre de la poudre et raviver leur beauté...
Un maître-d'hôtel passait des boîtes de cigares
et les hommes, plus valides, se mettaient à
fumer; tout un cénacle, on aurait dit de club,
se formait à l'arrière.
On causait. « Mais, oii est Darmon ? remar-
quait tout à coup le capitaine; je parie qu'il est
encore fourré dans quelques jupes... Ah! il est
jeune, le gaillard! » Et, s'apercevant du silence
subit parmi les fumeurs, il s'arrêtait conscient
de sa gaffe. « Mais, le voici! » Le beau lieutenant
venait enfin de surgir de l'entrée des premières :
<( Ah! c'est vous, où étiez-vous, mon ami?
s'exclamait le capitaine ravi de rompre les chiens:
mais comme vous êtes rouge. Vous ne venez pas
de la a chauffe » ? Vous avez Tair tout ahuri,
que vous arrive-t-il donc ! » Et l'officier, harcelé,
poussé à bout : « Enfin, puisque vous le voulez,
la plus déconcertante aventure î j'en suis
encore tout étourdi. — Une aventure! — Ex-
traordinaire! En me levant de table je suis
abordé par une passagère qui, toute chance-
lante, se cramponne à mon bras et me prie de
la conduire jusqu'à sa cabine... la tête lui tour-
nait, le plancher vacillait sous elle, bref, un com-
126 GENS DE MER
mencement de mal «le mer. Je l'aide à descendre
l'escalier, je la conduis jusque chez elle; là, je
veux appeler la femme de chambre. « Inutile,
me dit-elle, je me sens déjà mieux. Aidez-moi
seulement à ni'étendre... ces oreillers sous ma
tête, seulement... Merci. » J'obéis. — « Ne
me quittez pas encore. » Je m'asseois auprès
d'elle, elle me prend la main. « — Plus près. »
Ses veux me regardaient étrane^ement, je les
sentais appuyés sur les miens et si brillants
dans cette cabine obscure... Sa bouche souriait,
sa main pressait la mienne et doucement m'atti-
rait; une violente odeur de muguet et de Chy-
pre faisait l'atmosphère lourde, a — Oui. je suis
mieux », soupirait-elle, et ses deux bras,
glissés autour de mon cou, me penchaient mal-
gré moi sur sa bouche et nos lèvres se tou-
chaient... Ahl quel baiser I quelle étreinte et
quelle femme I quelle ardeur et quel instrument
de plaisir! Ah! je ne plains pas son mari à
celle-là. )) — « Pardon, nous le plaignons tous »,
faisait froidement lord Etherejd. Etle jeune hom-
me, glacé sous le regard sévère de ses supérieurs :
« — Mais je ne vous ai pas dit le nom; je ne
sais pas qui c'est, je ne saurais même pas la
PASSAGÈRES 127
reconnaître. — Allons donc, vous n'avez pas vu
son visage? — Je n'ai vu que ses yeux ; et des
yeux de passion, ça n'a pas de couleur.
— Avouez que vous vous êtes vanté, jeune
homme. Vous avez voulu vous amuser de nous.
— Moi? — Vous, ou bien donnez-nous un
détail. Vous avez bien remarqué quelque chose,
la couleur de ses dessous, de ses bas?...
— Ses bas! et l'officier perdant la tète, oui,
je me souviens, ils étaient jaunes. »
— (( Anatole, montez donc me rejoindre. On
a d'ici une vue superbe. On découvre toutes
les îles. » C'était M""^ Desmazure, brusquement
apparue en silhouette sur l'escalier de la passe-
relle. Elle se penchait, interpellant gaiement son
mari. D'une main elle s'appuyait à la rampe de
fer et, relevant de l'autre le tumulte soyeux
de ses dessous, montrait à tous deux jambes
moulées dans d'éclatants bas couleur d'or...
UN GRAND MARIAGE
Madame, serai chez vous à quatre heures
pour f/ traiter affaire gui nous intéresse. Espère
la terminer, veux croire que vous me ferez
rhonneur de me recevoir. Viens exprès de Lon-
dres et repars à neuf heures.
Jonathan Steem.
— C'est laconique... et expéditif, très améri-
cain surtout I Ah î ces Yanl^ees ! Ce télégramme,
sa rédaction surtout I II y a cent ans, il n'y aurait
pas eu assez de balais pour jeter ce monsieur-là
dehors... Ah 1 largent. Targent ! Ils sont nos
maîtres. »
Et M™^ de Sommereuse froissait d'une main
fébrile le papier bleu de l'imprimé. Ce n'était
plus entre ses doigts rageurs qu'une minuscule
UN GRAND MARIAGE 129
boulette ; une chiquenaude l'envoyait rouler au
bout de la vaste pièce. »
— Si je ne le recevais pas !... Oui, c'est cela.
J'irai faire un tour au Bois, cela lui apprendra,
à ce Jonathan...
Et la jeune marquise, se levant foute droite
dans un étroit fourreau de moire gris perle, mer-
veilleusement harmonisé au blond cendré de ses
cheveux, allait se camper devant la haute glace
de la cheminée. L'eau morte du miroir lui ren-
voyait son image, l'ovale exquis d'une face un
peu étroite, la candeur de deux larges prunelles
violettes et tout un ensemble de sfravité virsri-
nale et pensive, égayé à temps par l'imperti-
nence du sourire et la mobilité sensuelle du plus
joli nez.
Suzanne de Sommereuse, née des Hautes-
Agdes, s'imposait surtout à l'admiration par la
plus extraordinaire transparence de teint. Cette
transparence était aujourd'hui singulièrement
animée, le télégramme de Jonathan Sleem lui
avait fait monter une rougeur aux joues : l'indi-
gnation lui allait bien. Arrêtée devant la glace,
M""^ de Sommereuse le remarquait :
— Oui, j'irai au Bois, reprenait-elle, j'ai, par
130 GENS DE MER
hasard, trop belle mine pour ne pas la inonlier.
Avec la fortune et la jeunesse, une des seules
choses que le monde vous envie férocement,
c'est la sauté. »
Et la jeune marquise allait ramasser au bout du
salon le télégramme métamorphosé en boulette,
Elle le dépliait lentement, le relisait plus lente-
ment encore et, se laissant tomber sur une
chaise, le coude au bois de rose d'une table ornée
d'authentiques Gaffieri.
— Pauvre Bobby, soupirait-elle, qui paiera ses
dettes pourtant ! Deux millions, c'est lourd. Soit,
je recevrai donc M. Jonathan Steem.
Et se levant, cette fois, pour sortir :
— Mais ie 2'arde le téléirramme. Si Taffaire ne
se faisait pas, je le montrerai comme pièce de
conviction. »
Et la jeune marquise se retirait.
Bobby pour les amis du Cercle et la petite
intimité trois mille personnes dans Paris dont
cinq cents grues des Acacias et des Hippo-
dromes), de son vrai nom Robert Aimery des
Hautes-Agdes, était le frère aine et bien-aimé de
M""*^ de Sommereuse. Ce frère adoré faisait l'or-
gueil et le désespoir de sa sœur.
UN GRAND MARIAGL: 131
Très beau joueur, yachtman accompli, chauf-
feur modèle, sans rival dans tous les sports,
parieur impavide et coqueluche de tous les
boudoirs, Roberl-Aimery des Haules-Agdes était
à la côte. Il n'y avait personne de plus brûlé
que lui sur la place ; impossible de lui faire
faire en France le beau mariage. Il avait un
passé par trop scabreux. Le marquis de Som-
mereuse, très épris de sa femme, avait deux
fois payé ses dettes, mais ne voulait plus rien
savoir. Les Hautes-Agdes par eux-mêmes ont
peu de fortune. Suzanne avait été épousée
pour sa beauté, et les dettes du jeune duc dé-
passaient à l'heure présente plus de deux mil-
lions. La nomenclature de ses créanciers décon-
certait ; Bobby devait, par exemple, soixante
mille francs à un restaurateur des Champs-Ely-
sées ; il en devait autant, sinon plus, à un grand
cabaret de Nice ; on citait de lui un passif
de trente mille francs chez un chemisier. C'é-
tait fou et d'autant plus effarant que Bobby
continuait à jeter l'argent de ses fournisseurs
par les fenêtres, aussi insoucieux de l'avenir
que du passé.
Une catastrophe était inévitable et M™"" de
132 GENS DE MER
Sommereuse s'en désespérait, quand la combi-
naison de master Jonathan Steem s'était pré-
sentée, planche de salut inespérée dans le gouf-
fre 011 glissait des Hautes-Agdes. Master Jona-
than Steem était le fils du fameux AVilliam-
Harry Steem, de Cincinnati, porcs et viandes
salées, une des grosses fortunes d'il y a trente
ans de la jeune Amérique.
Le vieux William mort, Jonathan Steem
avait continué ; la maison de Cincinnati avait
aujourd'hui des succursales à Boston, New-
York et jusqu'.à Chicago : elle remuait des
millions. Jonathan Steem . marié et père de
plusieurs enfants, avait une sœur, miss Geor-
gina Steem, belle créature à la chaire savou-
reuse et à la denture solide (des hanches et de
la gorge déjà comme une femme), dont le luxe,
les fantaisies et je ne sais quoi de violent
dans l'extérieur et les allures avaient, toute
une année, remué Paris, ne l'avaient pas ébloui.
Trop sûre d'elle-même, la belle Américaine avait
heurté l'opinion par l'agressive indépendance
de ses manières. Ses flirts affichés d'abord
avec un tragédien démodé, puis avec un pein-
tre en vogue, ses déjeuners à Armenonville et
UN GRAND MARIAGE 133
ses dîners au Ritz, une escapade assez reten-
tissante dans une Réserve de la Riviera l'avaient
quelque peu démonétisée. Le Faubourg, si
accueillant aux riches héritières , n'avait pas
ouvert ses portes à miss Georgina Steem, et
c'était là le moindre des soucis de la princesse
du porc salé. Miss Georgina Steem n'était pas
venue en France en quête d'un épouseur: et
puis les années avaient passé et, entre temps, la
descendante des Steem s'était mis en tête de
devenir duchesse.
Comme cette belle indépendance n'était pas
d'un placement facile, le frère, homme avisé,
passait un minutieux examen des ducs alors à
vendre. Il arrêtait son choix sur Robert-Aimerv
des Hautes-Agdes; la situation de ce cher Bobbv
ne lui permettait pas les préjugés.
De son côté la marquise de Sommereuse, très
inquiète des destinées de son frère, avait épan-
ché son angoisse dans le sein d'une As'ence •
l'Agence discrète avec célérité (il faut bien jus-
tifier son programme), avait mis en rapport ces
deux âmes familiales , master Jonalhan et la
marquise Suzanne. A de vagues ouvertures de la
France la pratique Amérique avait répondu par
8
134 GENS DE MER
des questions directes ; des pourparlers s'étaient
ene^agés. trop rapides au gré de la marquise
effrayée du train que prenaient les choses.
Suzanne des Hautes-Agdes n'en avait pas informé
son mari ; à peine en avait-elle parlé un soir à
son frère, après dîner, entre deux cigarettes, et
voilà que, prise dans l'engrenage, elle se trou-
vait acculée à un rendez-vous, un véritable ren-
dez-vous d'affaires que ce Yankee lui donnait
par télégramme avec le désir expressément for-
mulé d'en finir. Il venait entre deux signatures,
Tune à Londres et lautre à Bruxelles, ter-
miner ce marché Hautes-Agdes et Steem, et
le procédé révoltait tout le sang bleu de M™" de
Sommereuse.
Elle s'y résignait pourtant. A quatre heures
elle était installée dans le cabinet de son mari.
Elle l'avait choisi à cause des portraits de fa-
mille...
— Des ancêtres, la seule chose qu'ils n'aient
pas encore, avait judicieusement pensé cette
petite-fille des Croisés, il leur faut au moins trois
cents ans et six guerres pour oser afficher un
portrait. »
Une gerbe de lis dans une grande urne de
UN GRAND MARIAGE 135
Sèvres blanc rompait seule l'austérité de la
pièce. M™^ de Sommereuse n'avait pas daigné
changer de robe, mais elle avait noué autour de
sa taille un fichu de tulle blanc, accentuant
ainsi une ressemblance légendaire avec la Dau-
phine, ressemblance royale destinée à émouvoir
le sang plébéien de Jonathan; puis elle réflé-
chissait que, si l'exactitude est la politesse des
rois, elle est un peu bourgeoise chez les reines,
et pour ne pas avoir l'air de trop attendre les
millions de Fx^mérique la jeune femme passait
dans le salon voisin.
A quatre heures sonnant, un valet de pied
introduisait master Steem dans le cabinet aux
portraits. D'un coup d œil, le visiteur inspec-
tait la haute salle baignée de clair-obscur et
commençait l'inventaire des toiles. Presque au
même instant, une porte s'ouvrait et la marquise
de Sommereuse faisait son entrée.
Un salut, une révérence profonde :
— Veuillez vous asseoir, monsieur.
La jeune femme avait remarqué que le visi-
teur avait aux pieds des souliers ferrés et sur le
dosl'homespun jaunâtre des complets de voyage;
un faux-col propre éclaircissait seul sa tenue, la
136 GENS DE MER
cravate rouge cachait à peine les carreaux de la
chemise de flanelle. Master Jonathan n'avait
même pas laissé sa canne aux mains du valet de
pied.
Les deux antagonistes se mesuraient du re-
gard. L'Américain s'était assis :
— Je serai bref, madame. D'ailleurs je n'ai
qu'une heure à vous donner, j'ai trois rendez-
vous en sortant d'ici. Le temps de dîner, et je
prends le train de neuf heures à la gare du Nord.
— J'ai reçu votre télégramme, plaçait la mar-
quise.
— En effet j'oubliais. Je suis chez vous, c'est
que vous consentez à traiter, c'est-à-dire à con-
clure l'affaire qui m'amène. Pas de phrases,
n'est-ce pas? Ce mariage n'aurait pas déraison
d'être, si le duc des Hautes-Agdes avait un patri-
moine ; il n'en serait même pas question de
mon côté, si ma sœur Georgina Steem n'avait la
fantaisie d'être duchesse. Les jeunes gens se
connaissent-ils? Peu importe, ma sœur est très
belle, je puis vous l'affirmer. Je connais le duc
de vue, ils auront de beaux enfants, tout est là ;
le sans" des Steem vaut celui des Hautes-A^des,
si j'en juge par vous et moi. »
UN GRAND MARIAGE 137
Et il adressait à la jeune femme décontenan-
cée un sourire de fatuité heureuse. Il l'aggra-
vait encore par un soudain cambrement de son
torse ; master Jonathan Steem avait croisé ses
bras sur sa poitrine et en faisait saillir les mus-
cles comme ceux d'un lutteur.
— Allons donc au fait : le duc des Hautes-
Agdes est aujourd'hui à la tête de deux millions
de dettes. Hautes-Agdes est hypothéqué bien au-
dessus de sa valeur, une vente serait un désastre.
Monsieur votre frère est donc acculé à ceci ou
à cela; au suicide ou à un engagement dans la
légion étrangère, ce qui revient au même, ou alors
le beau mariage. Le beau mariage, moi, je viens
vous l'offrir. Miss Georgina Steem a vingt-cinq
ans ; c^est une des plus belles créatures des
Etats et, il y a vingt ans, elle en aurait été un
des plus sensationnels partis, mais les temps ont
marché. La maison Steem et G'"^ ne dispose que
de quarante millions, ce qui est relativement
peu chez nous. Eh bien I le jour oii ma sœur
sera duchesse des Hautes-Agdes, je paie les
dettes du duc, je rachète Hautes-x\.gdes à son
nom et je lui reconnais un million.
— Ginquante mille francs de rente, c'est peu.
8.
138 GENS DE MER
Pas même cinquante mille francs à trois pour
cent.
— Oh ! chez nous l'argent ne rapporte pas
moins de sept. Le duc n'aura qu'à laisser l'ap-
port que je lui reconnaîtrai dans notre banque,
je lui garantis quatre-vingt mille francs de rente.
— C'est peu pour un ménage.
— Mais, attention, je recc^nnais à ma sœur
six millions, mais je la marie sous le régime de
la séparation de Liens; je tiens à sauvegarder
les intérêts de mes petits-neveux.
— Vous vous méfiez, monsieur?
— Dame. Bobby a un passé un peu lourd, — et
les lèvres rasées de l'Américain avaient un sou-
rire informé en prononçant le nom de liobby, —
au cas où les choses tourneraient mal, il faut
tout prévoir, il faut que les marquis des Hautes-
Agdes soient assez riches pour entretenir leur
père. Voilà, madame, ce que j'avais à vous
dire.
— C'est un marché.
— Non, une affaire.
— Vous achetez le duc des Hautes-Aades trois
millions.
— Pardon, quatre : ce n'est pas assez ?
UN GRAND MARIAGE i:]0
— Un Haules-Agdes ne se vend pas.
— Personne ne se vend, mais chacun agit au
mieux de ses intérêts et il faut bien faire une (in.
Jonathan Steem consultait sa montre :
— J'ai dit quatre milhons. Vous n'en trou-
verez pas plus.
— Monsieur !
La marquise de Sommereuse s'était levée fré-
missante, tout son être vibrait comme une tige:
un froncement imprévu de ses narines lui faisait
un mufle de lion. L'Américain la regardait^ inté-
ressé.
— Vous êtes très belle.
La jeune femme se cabrait, atteinte et ré-
voltée :
— Monsieur 1
Elle esquissait le geste de lui montrer la
porte. Le Steem la considérait froidement.
— Quelle race ! pensait-il à haute voix.
Et, désignant les cadres pendus aux murs :
^ Des Sommereuse ou des Haules-Agdes ?
— Des Sommereuse, faisait Suzanne inter-
loquée. Vous êtes ici chez le marquis.
— Alors tous les Hautes-Agdes sont au châ-
teau, la propriété du duc?
140 GENS DE MER
La jeune femme venait de se ressaisir. Elle ne
daignait même pas répondre.
Alors Jonathan :
— Je vous apparais comme un mufle et je ne dis
pas un mot qui ne vous révolte. Différence de
races et de tempéraments. Vous apportez en tout
ceci une vieille sentimentalité que nous n'avons
pas, nous autres gens pratiques, essentielle-
ment hommes d'affaires. Je suis un peu brutal
peut-être, mais je vous assure que je suis
un très honnête homme. J'évalue le titre et
la personnalité du duc desHautes-Agdes à quatre
millions ; je viens vous proposer d'associer
cette valeur à celle de ma sœur Georgina Steem,
que j'estime moi, six millions. Je ne ferais pas
l'affaire si elle ne me semblait excellente^ mais
je la sais bien meilleure encore pour vous.
Yoilà.
La marquise s'était laissé tomber sur sa chaise,
comme brisée.
— Monsieur !
L'Américain s'était levé.
— Madame, je vous ai demandé un rendez-
vous de quatre heures à cinq heures. Je n'ai
plus qu'une minute à vous donner, je suis attendu
UN GRAND MARIAGE 141
ailleurs. Ici Je n'attends plus que votre réponse.
Quelle est votre décision?
— Ma...
— Le duc Robert-Aimery des Hautes-Agdes
veut-il épouser, oui ou non, miss GeorginaSteem?
— Mais si vite ?
— Madame, je prends ce soir le train de
Bruxelles à neuf heures. Demain, à dix heures
du matin, je verrai un prince belge. Evitez-moi
un voyage inutile. Un silence de votre part
équivaut à un refus.
Un subit effarement redressait la marquise.
— Mais, monsieur, donnez-moi au moins
jusqu'à demain. On laisse au moins une nuit
pour réfléchir. Il faut que je voie mon frère.
— Soit, madame, je vais vous donner mon
adresse à Bruxelles.
Et, crayonnant quelques mots sur une carte :
— Je vais remettre le prince de Naslahaut à
demain trois heures. J'attendrai votre télé-
gramme jusqu'à midi ; c'est vous dire que nous
préférons de beaucoup à un prince belge un duc
français.
Et le Yankee prenait congé.
LE SAINT COUPABLE
Toulon somnolait : 1 après-midi était accablant.
les rues rongées de soleil dévalaient vers la mer,
étroites et jaunes, à peine soulignées d'un côté
par un mince liséré d'ombre. Derrière les per-
siennes closes on sentait des siestes commen-
cées et des paresses en bras de chemises qui se
prolongeraient au moins jusqu'au soir ; toute la
ville semblait dormir entre sa rade et ses mon-
tagnes devenues transparentes, comme évapo-
rées de chaleur ; une odeur forte cinglait des
égouts.
Un seul coin frais dans la cité soleilleuse, la
place Puget baignée d'un clair-obscur tombé de
ses platanes, la place Puget et sa fontaine en
rocaille, toute verte de mousses et de capillaires,
avec son murmure d'eau perlant de feuille en
feuille, ses marchands de coquillages installés
LE SAINT COUPABLE 143
autour de sa vasque et l'âpre amertume de leur
éventaire...
Nous nous y étions réfugiés, Maxence Forber
et moi, chassés du bord de mer par Taveuglante
réverbération du soleil, et, échoués dans un bar,
nous nous absorbions en vrais Provençaux dans
la lente élaboration d'une grenadine-amer-limo-
nade.
Trois pêcheurs, pantalons retroussés jusqu'au-
dessus des genoux, venaient de s'installer à une
table voisine de la nôtre. Encore chargés de
leurs filets, ils portaient avec eux une forte
odeur de marée, et, sur le pavé, d'humides em-
preintes attestaient la largeur de leurs pieds
nus.
Deux des pêcheurs semblaient avoir pris h
parti un troisième, qui se taisait, le coude à une
table et le menton dans la main, et mêlaient à
leur conversation saint Antoine de Padoue.
— Ton ancre ! Ah I si tu comptes sur lui
pour la retrouver, tu peux en faire ton deuil,
Pascal !
— Oui, ajoutait l'autre, il n'a plus d'autorité,
ce saint, il est passé de mode. Faut croire qu'il
n'est plus en cour au paradis.
144 GENS Di: MER
— Il m'a pourtant une fois fait retrouver mes
filets et contre un cier;L'e de quarante sols,
disait, en hochant la tète, celui que les autres
avaient appelé Pascal.
— Tes filets 1 Tu les a retrouvés dans la bar-
que du Génois, parce que le Génois te les avait
pris. Les Génois î tous voleurs. Tu n'as qu'à
faire une randonnée au port marchand et au fort
Saint-Jean, tu la retrouveras peut-être, ton
ancre : mais croire que le saint te mettra le nez
dessus, non. tu n"es rien fada fadais.^ mon pau-
vre Pascal.
Et Pascal abattant son poing sur la table.
— Xom de Dieu ! une ancre qui m'avait coiité
plus de cent francs et d'occasion, au marché à
la ferraille, sur le Champ de Mars; et tu dis
qu'saint Antoine, cette fois-ci, n'pourra rien pour
moi !
— Tu n'es pas fou, tu sais bien quin'peut plus
rien, ton saint, d'puis que la Corsoise du Bar
des glace>^ l'a noyé dans la fontaine. Ah 1 ça lui
a porté un coup, cette noyade-là.
— Ça, c'est vrai.
— Et ça a bien diminué sa clientèle. Ah !
il en a eu autrefois, de l'argent, ce saint-là !
LE SAINT COUPABLE 145
— Mais, maintenant !
— Ça n'est plus ça.
— Alors vous croyez qu'en allant faire un
petit tour chez les Génois?...
— Yas-y toujours, Pascal; tu connais l'pro-
verbe : Gêne^, mer sans poissons, femme sans
vergogne, homme sans foi.
— Mer sans poisson ! aussi y viennent chez
nous pêcher le nôtre ! et y ne pèchent pas que
d'ia sardine et du homard, ils font aussi main
basse sur nos engins.
— T'as bien parlé. Marins, j'suis sûr que c'est
les Génois qui m'ont escamoté mon ancre, et
cette nuit je me lèverai à deux heures et j'irai
faire un tour dans leurs barques, au Mourillon.
— Et j'irai avec toi, Pascal. Tu sais qu'ces
frères-là ont Tcouteau facile.
— Tope là ; et, en attendant, j'paie la tour-
née. J'voulais mettre à saint Antoine un cierge
de deux écus, ça sera encore une économie.
— Et nous t'en offrons une autre, Pascal, au
bar du Casino.
— Alors on monte au boulevard ? On
monte I «
Les pêcheurs réglaient et se levaient.
9
146 GENS DE MER
— Et cela vous en bouche un coin, me disait
familièrement Forber. ce saint noyé qui en perd
sa clientèle. On voit bien que vous n'êtes pas du
pays; l'histoire a remué toute la ville et ranime
encore les conversations de cercles et de carrés,
les soirs de parties languissantes, et nous sommes
sur le lieu même du crime. C'est dans Teau de
cette fontaine, dans cette vasque que fut trou-
vée la statue du saint coupable... oui, coupable
de ne pas avoir exaucé la prière de sa dévote.
Ce pauvre saint Antoine de Padoue fut bel et
bien submergé et noyé en effigie par celle qu'il
avait oublié d'écouter. Est-ce assez moyenâgeux
et espagnol ! Cela ne vous rappelle-t-il pas les
envoûtements opérés au moyen de statuettes de
ciré, percées d'une aiguille empoisonnée à la
place du cœur ou de la tête, selon la maladie dont
la maîtresse trahie ou l'amant abandonné voulait
voir mourir l'infidèle. Et 'naturellement c'est
une femme qui a fait ce beau coup. Les femmes
seules ont ce fanatisme et cette ardeur d'imaeri-
nation dans la vengeance et cette femme était
une fille du quartier, une misérable prostituée
de ce Chapeau Rouge dont les ruelles puantes et
sordides dévalent, à cinquante mètres d'ici, sur
LE SAINT COUPABLE 147
cette étonnante place dite du « Pavé dWmour ».
Cette fille, une Corsoise, comme ils disent ici,
en réalité une Corse, pour parler français,
aimait follement, de toute son àme et de toute
sa chair... Ne prenez pas cet air efïaré î Ces mal-
heureuses créatures ont quelquefois une àme,
une petite âme obscure, dont la flamme ne brûle
que plus intense au moindre souffle un peu vif
tombé dans Taffreuse geôle oii les parque la
Salubrité. Leurs affreuses corvées de métier
n'apportent pas chez toutes la lassitude et l'écœu-
rement que Ton croit... Chez certaines, au con-
traire, les sens s'exaspèrent et T hystérie se
développe, allumée de jalousies, de vanités et
d'alcool. C'était le cas de cette Corse.
Elle s'était prise d'une espèce de passion ado-
rante et sauvag-e pour un matelot du Brennus,
un rengagé breton retenu dans la marine par
ses galons de quartier-maître, une douce et
morne brute entrée, un soir de bordée, dans la
maison de cette fille, monté au hasard avec elle,
et qui, par veulerie, par faiblesse était revenu...
Avec la passivité et Tentètement borné de sa
race, le Breton s'était peu à peu attaché à cette
prostituée, qui avait pour lui des caresses plus
148 GENS DE MER
longues, que n'en ont ordinairement ses pareilles,
et s'ingéniait à lui faire plaisir. Exilé dans celte
irrande caserne grouillante qu'est Toulon, loin
du pays et sans famille, le matelot avait retrouvé
près de cette fille accueillante un semblant de
fover. Il s'était mis en ménage avec elle, comme
ille disait en son langage naïf, ils étaient mariés.
11 l'appelait sa femme et, chaque fois qu'il des-
cendait à terre, il venait s'installer, durant des
heures, à une table de l'établissement, assistait,
mélancolique, aux allées et venues et aux sorties
de la Françoise avec les autres clients (c'était le
métier), et attendait que le flot des visiteurs eût
tari pour monter... Il passait après la clientèle,
comme tous les hommes aimés, et, quand il
n'avait pas d'argent en poche, c'était elle qui
payait pour lui au comptoir ; mais, les soirs de
paie, il se rattrapait en lui apportant des fleurs,
(ces petits bouquets d'œillets et de tubéreuses
que les marins permissionnaires piquent dans
l'échancrure de leur col) des rubans, des mou-
choirs fins et même des images de sainteté, car
le Breton était resté croyant. La Corse était
aussi dévote malgré l'ignominie de sa profes-
sion et, à l'occasion de la Saint-Jean (c'était le
LE SAINT COUPABLE 149
nom cUi quartier-maître), elle lui avait même
donné un chapelet en lui faisant promettre qu'il
le porterait toujours en souvenir de leur amour,
et lui, tout attendri, un peu ému, un peu bu
peut-être, lui avait juré sur la tombe du dé-
funt son pauv' père qu'il ne Toublierait jamais
et qu'elle ne tomberait jamais de son cœur. Et
ne souriez pas, mon cher! Cela n'est pas si ridi-
cule ; les humbles aiment comme ils peuvent et
bien plus sincèrement que nous.
— Pardon, mais je ne vois pas jusqu'ici ce
que saint Antoine de Padoue...
— En effet; mais, avant tout, il faut que vous
sachiez que Toulon est un des derniers refuges
de ce bienheureux. C'est à deux pas d'ici que
le vénéré saint, dont l'intercession fait retrou-
ver aux personnes croyantes les objets et même
les amants perdus, possède le plus cossu de
ses innombrables autels ; sa chapelle est des
plus achalandées. Non seulement elle est en
vogue dans le pays et fréquentée par toutes les
commères du quartier, mais sa renommée s'étend
dans toute la France et même hors des fron-
tières ; des lettres et des offrandes y affluent
journellement d'Espagne et d'Italie, d'Autriche
150 GENS DE MER
et même du Nouveau Monde, et la desservante
de cette chapelle réalise bon an mal an des bé-
néfices d'au moins vingt-cinq mille francs, car
cet autel n'est pas dans une église, il est chez
une mercière. La chose est invraisemblable,
mais c'est ainsi. C'est dans une arrière-boutique,
convertie en oratoire, que saint Antoine de Pa-
doue opère. Il a sa boite aux lettres comme
un haut fonctionnaire de TEtat , toute une
carsaison de ciere^es de toutes errosseurs et
de tous prix et encaisse par jour une bonne
moyenne de pièces de cent sous. Pour les fer-
vents la mercière tient tout un choix de petits
saints Antoines de diverses grandeurs, à l'effigie
du vrai ; la boutique où il miraculise n'est pas
loin du marché. Marchandes et revendeuses y
affluent, et aussi les dames de la ville. Il n'est
pas moins populaire auprès des demoiselles du
Chapeau roufje. Dans ce monde-là on a toujours
perdu quelque chose et on a toujours quelque
objet à retrouver.
La Françoise était une des ferventes du Saint:
c'était toujours pour son Breton qu'elle allait
le prier, l'implorer et lui porter ses économies.
Voilà cinq ans que son quartier-maître et elle
LE SAINT COUPABLE loi
étaient ensemble, et c'est à saint Antoine qu'elle
attribuait la durée de leur liaison. Le chapelet
qu'elle lui avait donné avait été béni sur son
autel ; à chaque départ de Jean pour une croi-
sière, elle n'avait jamais manqué d'aller lui brû-
ler deux cierges, et Jean lui était toujours revenu
bien portant et fidèle. A ses retours d'Alger
comme des Salins-d'Hyères, à ses rentrées de
Marseille, où il va tant de mauvaises femmes
pourtant, comme à celles de Villefranche et du
S"olfe Juan, si dan2:ereuses pour les amies des
matelots à cause de Nice, où les hommes ont
tant d'occasions de se débaucher, elle l'avait
toujours retrouvé plus tendre et plus câlin
qu'au départ, et sa dévotion pour le saint s'en
était exaltée. Elle le vénérait plus que Madame la
Vierge, elle Taimait peut-être encore plus ardem-
ment que Jésus. Mieux : Jean avait eu son chan-
gement pour Brest, il avait dû partir pour gagner
son nouveau navire, et cela, dans son propre pays;
il s'y était tellement langui d'elle qu'il en avait de-
mandé son changement, et, un beau matin, il lui
était revenu. 11 avait trop d'ennui de ne plus la
voir; mais aussi en avait-elle fait des neu vaines à
ce bon saint Antoine de Padoue, pendant que son
152 GENS DE MER
homme était sur Fescadre de l'Océan.. . Et voilà
qu'après cinq ans d'amour, comme dans les
livres, au bout d'un mois de permission qu'il
était allé passer au village, auprès de ses vieux,
il lui écrivait qu'il ne reviendrait plus. La mère
se faisait vieille, le père était infirme ; ils le vou-
laient auprès d'eux et, pour ne pas les contra-
rier, il démissionnait, prenait une barque de
pèche et épousait une cousine à lui, une Bre-
tonne bien honnête, bien gente et bien affable,
qui avait quelque bien et cinq ans de moins que
lui. C'était elle qui l'avait quasi-demandé, la
cousine ! Elle était encore toute petite fille qu'elle
l'aimait déjà et qu'il ne s'en était jamais douté.
Et voilà. Ça lui faisait deuil de lui écrire tout ça;
qu'elle avait été bien bonne pour lui et qu'il s'en
souviendrait toujours.
La Françoise avait lu la lettre sans dire un
mot; son front s'était seulement creusé d'une
grande ride. Les lèvres sèches, elle avait replié
la lettre et l'avait mise dans sa poche; seulement,
le soir, son dernier client parti, elle saccageait
à coups de poing et à coups de pied le petit autel
dressé par elle au saint dans sa chambre et tenu
caché derrière un rideau, s'emparait de sa sta-
LE SAINT COUPABLE 153
tuette, et, jetant un fichu sur sa tète, dégringo-
lait Tescalier et s'enfuyait par la première rue.
Elle ne rentrait qu'une heure après.
Le lendemain matin, un de ces marchands de
coquillages, en puisant de l'eau de la fontaine
pour arroser son éventaire, remarquait la sta-
tuette en faïence couchée au fond de la vasque.
Il la montrait à la marchande de journaux ins-
tallée auprès de lui ; des passants s'arrêtaient,
des commères s'attroupaient, des boulangers
sans ouvraofe sortaient des bars d'en face. Il v a
deux bureaux de tabac, place Puget. Ce fut bien-
tôt une émeute. On repêchait le saint, on le
reconnaissait, des femmes se signaient. C'était
un scandale, un sacrilège. On avait noyé saint
x\ntoine. Par les allées Lafayette, où le marché
battait son plein, la nouvelle gagnait le Chapeau-
Rouge ; des créatures en peignoir s'amenaient
en traînant des savates sous leurs talons nus.
C'était bien une de ces saletés-là qui avait fait le
coup, et, comme un groupe de ménagères in-
dignées montrait le poing à ces voleuses de
santé :
— Non, ce n'est pas elles, mais c'est moi,
faisait la Corse en écartant la foule, la foule
9.
154 GENS DE MER
instinctivement reculée devant la pâleur de celte
femme echevelée aux yeux fixes. C'est moi qui
ai noyé le saint. Y m'a trompée, trahie, volée.
Depuis cinq ans que j' l'engraisse pour qu'i
m'garde mon homme. Mon homme s'rait mort
en mer. j'aurais rien dit, c'est son métier, il est
marin ; mais le saint me Ta laissé prendre par
une aut' femme. Alors, j'ai noyé le saint.
SALUE, « ANGÈLEÎ »
— Monsieur, c'est le batelier qui vient dire
qu'y faudrait peut-être que ces messieurs et
dames se pressent, par rapport au vent qui se
lève. Plus tôt qu'on s'ra parti, mieux qu'ça vau-
dra à cause de la mer.
— Nous sommes menacés d'une si mauvaise
traversée que cela? Diable! diable I
— Moi, si c'est pour être secouée comme ce
matin sûr le vapeur, j'aime autant rester coucher
ici, déclarait Fanny Marberg.
— Réfléchis, chère amie, que c'est deux jours
et deux nuits dans File. Le paquebot ne revient
qu'après-demain.
— Baste! il y aura toujours la barque et son
batelier.
— Huml si nous ne la prenons pas aujour-
d'hui, nous ne la prendrons pas demain.
156 GENS DE MER
— D'autant plus que dans ce pays, quand le
vent se lève, on ne sait pas quand il se cou-
che. »
Et, tout fier de son à-peu-près. Pierre Girard
se renversait en arrière, les pouces dans les
entournures de son gilet.
La servante de l'auberge, attendait toujours
notre décision. Henri Mareuil s'impatientait :
— Avec tout cela, nous n'avançons pas. Le
batelier est là?
— Oui, monsieur. Il espère dehors.
— Faites-le entrer.
La fille s'éclipsait et ramenait presque aus-
sitôt un petit vieux, bien propre, la figure
ronde, rasé de frais, sauf un bouc en poil
blanc, comme ils le portaient tous jadis dans
la flotte; un petit vieux relu, membru, en-
core tout vert malgré sa taille un peu voû-
tée, et dont les yeux très jeunes, d'un bleu
de fleur, mettaient une lueur gaie sous les
sourcils épais. L'homme en tricot, la vareuse
en sautoir, se tenait devant nous. L'œil jovial,
la face décidée, il pétrissait son béret entre ses
doigts.
— C'est vous, le batelier qui devez nous con-
SALUE, « ANGELE » 1^7
duire à la Tour-Fondue? Nous allons avoir une
mauvaise mer?
Alors, l'interpellé :
— J'n'ai point dit ça, monsieur. J'ai dit que
le vent allait se lever, et plu? qu'on attendrait,
plus qu'on danserait.
— Alors je ne pars pas! s'ccriait Fanny Mar-
berg.
— Alors vous n'partirez point d'main, ni
après-d'main, ma belle dame.
Et, avec un clignement de ses petits yeux
malins :
— Quand Tmistral souffle, c'est pour trois
jours, et il va toujours de plus en plus fort,
comme Tchien à Nicolet.
— Tu vois, Fanny !
— Alors partons. Et il n'y a pas de danger
au moins?
— Avec Anrjèle [Angèle^ c'est ma barque,
j'suis patron), avec Ange le nous s'rons à la
Tour-Fopdue à deux heures et demie, et vous
filerez doux, sans secousse. Seulement, y faudra
être à bord à deux heures moins le quart. Le plus
tôt sera le mieux. ?s'ayez point peur, ma p'tite
dame, vous s'rez pas l'quart ballottée comme sur
loS GENS DE MER
le vapeur de ce matin. A la voile on ne sent pas
la vague, pas d'tangage. On n'a qu'à s'iaisser
aller comme sur une balançoire, et c'est d'un
doux. Un vrai plaisir de demoiselle.
— Mais en sortant de table? hasardait Tinfor-
tunée Fanny.
— Raison d'plus. Croyez-en mon expérience,
ma p'tite dame. L'estomac est bien plus solide,
la digestion pas commencée. Et puis r'gardez-
moi c'te mer-là I
— C'est bien. Nous serons à bord à deuxheures
moins le quart, mais soyez prêt, vous. Nous
sommes quatre : madame, ces deux messieurs et
moi. Vous, servez-nous vite le café, mademoiselle.
Le batelier se retirait.
— Alors c'est bien, faisait-il en s'en allant.
J'vous r'tiens quat'places à l'arrière, les meil-
leures. Pardon, excuse, j'ai encore deux autres
clients à prévenir à l'aut'auberge et j'suis invité
à prendre le café. A deux heures moins le quart,
messieurs, madame; mon bateau est au bout
d'ia petite jetée.
— Le vieux filou! s'exclamait Fanny. A-t-il
peur de manquer un client! Il nous noierait plu-
tôt que de perdre notre passage.
SALUE, « ANGÈLE » 139
— Un vieux filou, cet homme! Mais tu ne Tas'
pas regardé! C'est l'honnêteté même. Il a des
yeux d'enfant.
— Ah! tu as eu là une fichue idée, Henri, de
nous mener à PorqueroUes.
— Moil Mais c'est toi qui en as eu l'idée. Tu
ne vivais plus, tu ne tenais plus en place dans
ton envie de visiter les Iles d"Or.
Mais, avec la mauvaise foi des femmes butées
dans leur tort, la jolie fille accusait son amant
et nous: c'étaient nous qui l'avions entraînée dans
cette maudite équipée. Elle s'en prenait à notre
imprudence.
Et elle déblatérait avec raison, d'ailleurs,
contre le mauvais état du paquebot, un routeur
de premier ordre que ses dimensions exiguës
livraient sans défense à tous les paquets de mer.
Et l'inconfort de ce sabot, la malpropreté de ce
pont encombré de cages à poules et de sacs de
pommes de terre et la tenue débraillée des autres
voyageurs, ces matelots hirsutes, ces mokos
luisants de taches.
— Ai-je été assez secouée, moi qui ai une
maladie de cœur !
Et dans sa rancune elle niait maintenant
160 GE>'S DE MER
jusqu'à la beauté de l'île, le pittoresque de la baie
d'entrée avec sa jetée et ses barques de pêcheurs,
la tlore merveilleuse de sa campagne si constel-
lée de coquelicots et de pâquerettes d'or que les
champs y prennent l'aspect de mouvantes mo-
saïques. L'odeur pénétrante et vivace de tant
d'arbustes et de broussailles épineuses aux
effluves violents, cette végétation sauvage et
forte et l'admirable panorama que l'on découvre
du phare, tous les rivages de l'île frangés d'une
marge d'écume et la mer épousant de ses vagues
les plus petites anfractuosités du roc. elle niait
tout.
Exaspérée à l'idée d'une seconde traversée,
Fanny niait tout cela. Elle Tavait pourtant
admiré, ce paysage, car elle était sensible à la
beauté.
Henri Mareuil, Pierre Girard et Forie rési-
gnés laissaient dire. Moi seul écoutais, ravi.
Ma mysogynie trouvait son compte à constater
une fois de plus l'injustice passionnée des fem-
mes.
— L'addition, mademoiselle.
Henri Mareuil venait de consulter sa montre.
— Il est temps de partir.
SALUE, « ANGÈLE > IGl
— Alors on part?
— On part.
— En route pour la corvée I
Et Fanny Marberg endossait son cache-pous-
sière sans vouloir accepter l'aide d'aucun de
nous.
Une heure après, nous étions installés à bord
de VAngèle, à quai du petit môle de l'île.
Nous filions maintenant sur une Méditerranée
moutonneuse aux lames courtes et dures, cou-
rant toutes, on eût dit, à l'assaut de la barque.
C'étaient comme autant d'obstacles mouvants
que l'embarcation devait franchir. Le vieux
patron, assis en avant de nous, ne lâchait pas
la voile; le mistral avait balayé le ciel et
toute la côte se précisait, proche, on eût dit,
à la toucher avec la main, sous un si cruel
éclairage que les tempes en faisaient mal. La
tète lourde et le cœur vague, nous nous taisions
tous. Le jabotage du vieux patron monologuant
tout seul, le regard vers la terre, animait ce
silence opprimant.
— Salue, AnrjUe, faisait-il chaque fois que la
barque escaladaitune vague un peu forte, salue,
ma fille! Une brave garce, allez, qu'mon embar-
iG'2 GENS DE MER
cation. Elle est toute jeune, elle n'a pas plus de
deux ans. Ah! j'pourrais être son père et son
grand-père: elle a confiance en moi... pensez
d'puis l'temps qu'nous naviguons.
— (Juel âge avez-vous donc , mon brave
homme? croyais-je devoir à ses avances.
— Moi, dvinez'?
Et souriant de toutes ses dents et de ses veux
puérils :
— J'ai soixante-seize ans.
— Soixante-seize ans!
— Et ma femme en a soixante- quatorze.
Elle est encore plus droite et plus rétue qu'moi.
— Vous êtes de Porquerolles?
— Non, c'est la femme qui en est. Nous nous
sommes mariés quand j'ai quitté le service.
— Mais vous êtes Provençal?
— J'vous crois. J'suis d'Hyères. Nous nous
sommes fréquentés six ans. ma femme et moi, et
vous savez, une nature, une femme, et bien éle-
vée. Nous nous sommes jamais embrassés avant
notre noce. Ah I c'n'est plus la jeunesse d'au-
jourd'hui I que débauche! C'est pas étonnant, y
a pus dbon Dieu !
— Vous êtes dévot?
SALUE, « ANGÈLE » 163
— J'vous crois quej'suis dévot; faut bien que
j 'remercie le bon Dieu qui m'a gardé à Fàge
que j'suis avec mes deux yeux et toutes mes
(lents, et jen ai vu de rudes, monsieur: j'ai navi-
gué, moi, soixante-sept ans d'ma vie. Jetais
mousse à Tà^-e de neuf ans. D'abord sur un
bateau de pèche et puis dans la flotte, et puis dans
la marine marchande. J'ai fait les colonies, la
Chine, l'Algérie et l'Amérique sur les Transatlan-
tiques et les grands paquebots. J'ai été à Malte, à
Tripoli, à Smyrne. J'ai été aussi marin de yacht.
Ah! j'en ai vu, des pays !
— Mais jamais l'Océan, jamais la mer du
Nord?
— Plus souvent, j'vous dis que j'ai été en
Amérique! et Lisbonne en Portugal, et Cadix en
Espagne, c'est-y la Méditerranée? J'connais
ausssi la Manche. J'ai fait le Havre, Dieppe et
Fécamp. J'suis été à Londres, Ah ! où n'suis-je
pas allé ? D'abord, quand j'étais sur l'escadre, j'ai
fait deux ans à Brest, [et sur une grosse vague
qui nous soulevait tous : salue, Angèle !)... Brest,
Lorient, Saint-Malo. Ah ! les Bretons, c'est
encore plus marin qu'nous, en v'ià une race
d'hommes ! On peut dire qu'ils ont la mer dans
164 GENS DE MER
l'sang. Xous sommes pourtant de fins matelots
de Port-Yendres à Saint-Jean; mais nous pou-
vons point compter avec ces gaillards-là. Les
Bretons et les Normands, c'est hardi, patient et
endurant, et ça pâtit.
— Et vous reveniez toujours à Porquerolles?
— Où que j'serais allé? J'avais là ma petite et
ma femme. Salue, Angèle!
— Et vous naviguez encore à soixante-seize
ans?
— J'vais vous dire. Il y a trois ans, ma
femme a trouvé que je m'faisais vieux et que le
temps était peut-être venu de me r'poser et de
jouir tranquillement de ma pension de retraité
et de nos petites économies. J'ai un franc par
jour du gouvernement. Faut vous dire que v'ià
plus de quatorze ans que j'passe le monde de la
Tour-Fondue à Porquerolles et de Porquerolles
à la Tour-Fondue, et cela deux fois par jour, et
hiver comme été et par tous les temps. J'dis par
tous les temps. Quand y a danger pour mes
clients, naturellement, je n'mets pas à la mer.
«Allons, m'disait ma femme, lâche-moi ta har-
que. T'as bien gagné d'vivre en rentier, mon
homme. » Mais que je lui disais : « Qu'est-ce que
SALUE, « ANGÈLE » 16o
j'vais devenir sans mon bateau. J'vais périr den-
nui. » (( Mais grand fada, qua m'dit, tu arrose-
ras les légumes du jardin, tu fumeras ta pipe
su'rdevant d'ia porte, t'iras voir les joueurs de
boules sur la place et causer avec les vieux
marins comme toi, suTbout dda jetée ; et puis
y a trois fois la semaine l'arrivée et Tdépart du
bateau dToulon; les distractions d l'île, quoi. »
Bref, elrn'fait un tel cassement de tête que jdui
cède pour avoir la paix. J'vends Angèle à un
Génois qui la guignait d'puis bientôt deux ans;
la Marine m'nomme un remplaçant et lui donne
une chaloupe à vapeur, une bricole de malheur,
sous prétexte que ça va plus vite et que ça secoue
moins les voyageurs. Quand j'ai vu cette sata-
née chaloupe partir la première fois du petit
port, sur la tombe de ma mère, monsieur, ça
m'a retourné le cœur. Ma femme croyait qu j'al-
lais être content de prendre mes aises. Ah 1
bien, ouil je devenais fou, j'pouvais pus dormir,
je n'tenais pas en place, quand j'voyais une bar-
que, j'avais envie d'pleurer, j 'rôdais, j'allais
comme un corps sans âme. J'ai cru qu'j "allais
tomber malade. N'plus aller sur la mer, c'était
au-dessus de mes forces, monsieur. Alors, j'ai
1G6 GENS DE MER
racheté Anr/l'le au Génois et cent francs de plus
que jTavais vendue, et je m'suis r'mis à passer
l'monde pour mon compte. Oui, j'fais concur-
rence à la chalou pe à vapeur : tous mes clients me
sont revenus, Ah ! j'suis bien connu dans l'pays !
i'n'y a qu'les Anglais qui y vont dans cette ma-
chine-là, des gens d'on ne sait d'où, des touristes î
Et puis, moi, j'prends moins cher qu'eux :
quinze sous au lieu d'un franc, et j'ai pas à me
plaindre, j'ai du monde. Tenez, la voilà, cette
boite à macchabées ! ça file, mais ça pue
dur. Sentez-vous Tpétrole? Y a d'quoi vous
f. .. l'mal de mer.
Et, dardant deux yeux de haine sur la chaloupe
qui passait, à cent mètres de nous, véloce et
raide au ras des vairues :
— Bronche pas, ma fille. Salue pas, Angèle !
BORDS DE MARNE
ORAISON FUrsÈBRE
— Il n'y a que lui pour découvrir des villé-
giatures pareilles! Vous trouvez ça joli, vous
autres? Mais, mon cher Mario, il est infect,
votre bord de Marne!
— Des chevelures d'herbe à remuer à la
pelle.
— Pardon... à la rame.
— De l'eau vaseuse et une odeur de marécasre...
— L'atmosphère de sa littérature. Trahit sua
quemque voluplas, ce cher Mario aime le fai-
sandé. Cheminées d'usines et pontons à sec, ce
décor de banlieue est au niveau de son âme.
— Allez, je vous écoute.
— Et notez que lIle-de-France foisonne de
dessous de bois et de bords de Seine merveil-
leux; mais il a été choisir ce bourbier, mieux, il
nous y invite à dîner par trente-cinq degrés de
10
170 BORDS DE MARNE
chaleur. Ah! vous en avez de l'estomac, mon
cher,
— La matelote était-elle honne?
— Exquise !
— Et les écrevisses épicées à point?
— A s'en lécher les coudes I
— Mais cette incorrisrihle odeur de vase...
— Bon Dieu! voilà hien du hruit parce que
les eaux sont hasses! Est-ce ma faute à moi,
si les ponts et chaussées ont ouvert les écluses
pour nettoyer les canaux ! Le boulevard des Ita-
liens et sa chaussée de bois fleurent bien d'autres
relents à l'heure de Labsinthe et vous n'y avez pas
l'air d'ici. Yoyez, toutes les feuilles de ces peu-
pliers remuent et puis, je ne vous ai pas priées
de venir ici. mesdames. Rétablissons les faits :
c'est vous qui avez voulu forcer ma Thébaïde.
Le dîner tirait vers sa fin. Mario Bernsthard
traitait, ce soir-là, à Saint-Maur une dizaine de
Parisiens et de Parisiennes, batistes de soie
claire, franfreluches et volants apparus plus flous
et plus impondérables encore dans le voisinage
des smokings. Un landau et deux automobiles
avaient, au grand émoi du pays, amené les
invités du romancier et, maintenant que les
ORAISON FUNÈBRE 171
riverains, pécheurs, gargotiers et petits proprié-
taires de la berge, étaient rentrés dans leur
calme un instant troublé par tant de dessous
tumultueux et de robes fracassantes, toute la
bande joyeuse, dépaysée dans cette banlieue où
personne ne notait plus leurs effets de torse et
de corsage, toute la bande, d'ailleurs envahie
par le malaise que la tombée de la nuit apporte
à l'habitant des villes attardé aux champs, com-
mençait à se vénérer de la solitude en criblant
d'épigrammes rinfortuné Mario.
Lui, impassible sous les traits décochés, dédai-
gnait même d'en sourire. Il connaissait à fond
la veulerie d'àme de ses invités: il eût pu préci-
ser le reo-ret de chacun. La belle M""^ Rocheuse
o
s'isolait sûrement dans l'évocation d'Armenon-
ville et de sa véranda étincelante de cristaux et
de lumière avec le va-et-vient des autos, et les
sensationnelles entrées des viveurs et des filles;
la petite M""*" Stob eût certainement préféré dîner
aux Ambassadeurs. C'est la nostalgie des danses
épileptiques de Max Dearly qui l'alanguissait :
la grasse M""^ Painville, parvenue sur le tard
par le prestige de ses millions, s'absorbait dans
les souvenirs de ses dîners au Cercle du Bois
172 BORDS DE MARNE
à trente francs par tête: miss Flossie Yaston
rêvait à l'hôtel des Roches-Noires, et tous les
autres erraient en pensée sur quelque plage à
la mode, tous étonnés de se trouver attablés
dans une gargote de banlieue, à une époque
où le Gode des gens du monde les veut sur la
terrasse des Casinos ou dans la salle de bac-
cara de quelque watering-place ordonnée aux
malades millionnaires par les grands méde-
cins.
Et l'amertume de leurs regrets donnait à leurs
attaques quelque aigreur, Mario les savourait en
silence, La vie avait développé chez lui le goût
de toutes les voluptés, et c'en est une des plus
délicates et des plus profondes que de savoir
exaspérer l'humeur des snobs et des imbéciles.
Un crépuscule d'or vert faisait Teau de la rivière
plus claire que le ciel, les hauts ombrages de
Saint-Maur s'y dédoublaient avec la précision
d'une découpure; au fond, les arches du pont
de Joinville se rejoignaient en orbes dans ce
miroir liquide et lumineux. Parfois, une yole
glissait dans cette clarté trouble et tout un sil-
lasfe, on eût dit. de vif arerent s'irradiait derrière
le rameur; la blancheur d'un maillot, le hàle de
ORAISON FUNEBRE 173
deux bras nus apparaissaient dans une lueur,
puis tout retombait dans l'ombre, Todeur de vase
cinglait plus forte et l'eau lourde et grasse retis-
sait sa moire jusqu'à l'arrivée d'un autre rameur.
Mario Bernsthard adorait ces bruits d'eau
remuée dans le silence.
— Un spectacle d'ombres chinoises! C'est à
ça que vous passez vos soirées, mon cher ?
Et le polit Cirbey n'étouffait même pas un
rire ricaneur.
— Et dans la journée, après la sieste? car
sûrement vous faites la sieste? interrogeait la
belle M""' Hocheuse. Que faites-vous de cinq à
sept ?
— Moi, rien. Je rêve, je travaille, je me pro-
mène, faisait Mario Bernsthart.
A quoi le gros Mounier :
— Ah! vous ne connaissez pas les bords de
Marne; chaque localité a ses plaisirs. Il y a
l'arrivée des trains de Joinville-le-Pont, le café
de la Gare où vont les officiers, la partie de
jacquet à l'heure de l'absinthe, les journaux de
Paris qu'on va cueillir.
— Plaisirs d'estaminet! soulignait la petite
M"^^ Stob.
W
174 BORDS DE MARNE
Le gros Mounier reprenait :
— Ce sont là les plaisirs du matin. Il y a
ceux de la journée : Tapéritif chez Gonvert. à
No^^ent: la baignade du ponton de TEcole de
Joinville (on y vient de toutes les villas de l'ile
de Beauté , les rencontres imprévues du bal
champêtre de Jean Grus, sur l'autre rive, et tout
le choix possible des mauvaises connaissances.
Notre ami Mario a l'àme idyllique et banlieu-
sarde. Il est. ici. servi à souhait.
— ■ Allez, ne vous gênez pas. j'ai bon dos!
Et Mounier lui bourrait les épaules d'une
grosse tape :
— Et note, mon cher ami, que je te flatte en
te prêtant ces plaisirs de choix. Je ne te crois pas
assez idiot pour t'immobiliser toute une journée,
une ligne à la main, à la pointe d'une île. Tu
tiens tiop à ta peau pour risquer l'insolation.
Quant à canoter en yole, sur un lit d'herbes
vaseuses où toute chute est définitive, puisque
se dépêtrer de ce fumier flottant est chose impos-
sible, je te sais trop malin pour risquer ce
jeu-là.
Mario avait un sourire : en effet, sa mort
ferait plaisir à trop de monde. Il tenait à embè-
ORAISON FUNEBRE 176
ter quelque temps encore ses contemporains.
— J'ai encore quelques vérités à leur dire.
— Oh 1 des vérités relatives. La morale change
tous les deux ans!
— Mais rhypocrisie ne bouge pas, ripostait le
romancier.
— Le maquillage de M™^ Rinodasti non plus,
pouffait la petite M"^' Stob.
Puis avec la mobilité de sa cervelle d'oiseau :
— AlorSj on se noie donc vraiment dans la
Marne. C'est une rivière si dangereuse que cela?
— Si dangereuse que celai... Non! mais pour-
tant assez vorace. Il y a deux jours, un couple
s'y noyait.
— Un couple! I>eux amoureux?
Et toutes les femmes intéressées tendaient ins-
tinctivement le cou.
— Deux amoureux, c'est beaucoup dire, mais,
en tout cas, un amant et sa maîtresse.
— Mais c'est la même chose!
— Non pas. L'homme était riche et la femme,
pas. D'ailleurs, la femme a survécu. L'homme
seul est mort.
— Un accident?
— Peut-être !
176 BORDS DE MARNE
— Gomment, peut-être? Vous êtes irritant.
Mario.
— Un accident, à moins qu'il y ait eu suicide.
D'ailleurs vous connaissez tous la victime : Jac-
ques SnyJaure.
— Jacques Snydaure!...
Ce fut un cri dans l'assistance.
— Jacques Snydaure était ici, à Joinville-
le-Ponf?
— Non, à Nogentî II passait ses journées sur
Teau; c'était un enras^é rameur. Je le vovais
filer presque tous les soirs sous mes fenêtres,
la petite femme assise à la barre, lui, les genoux
nus entre ses chaussettes et ses caleçons de
toile, le torse moulé dans un maillot blanc ; très
gentils, tous deux. Ils remontaient parfois jus-
qu'à La Varenne. Ah 1 il ne boudait pas
l'aviron.
Jacques Snydaure! Une stupeur arrondissait
les veux, fisfeait les sourires. Tous et toutes
l'avaient plus ou moins connu . La belle
M""^ Hocheuse avait été en flirt suivi as'ec lui
tout un été, à Cowes; la petite M"'^ Stob ne
rencontrait que lui au Polo: la grosse M""® Pain-
ville se souvenait parfaitement l'avoir croisé
â
0RAI50X FUNEBRE 177
dans les couloirs du Métropole, au Caire, l'année
de son voyage en Egypte, et miss Flossie jouait,
tous les hivers, avec lui au golf de Cannes.
C'était un garçon si lancé, ce cher Jacques,
et un si charmant homme et un si joli homme
aussi avec ses longs yeux bleus aux paupières
cillées de noir, son nez aux narines vibrantes et
ses moustaches couleur chanvre sur des lèvres
si rouofes. « Un vrai saint Yalentin, faisait remar-
quer miss Flossie, et bien plus musclé qu'on ne
l'eût cru à en juger par sa taille flexible! » Et ce
beau garçon s'était noyé, l'avant-veille, dans
cette Marne vaseuse et pourrie d'herbes sales. Il
n'avait pas trente ans et n'en paraissait pas plus
de vingt-cinq. Une vraie consternation se pei-
gnait sur les visages féminins.
Les hommes avaient allumé des cisfares.
— Et la petite ? demandait le gros Mou-
nier.
— Mais la petite a survécu, je vous l'ai déjà
dit, répondait Mario. On l'a repêchée évanouie:
mais elle est revenue vite à la vie. Ces espèces-
là!.. .
— Comment ces espèces-là? Vous êtes igno-
ble, mon cher.
17S BORDS DE MARNE
— Oh! pas du tout intéressante, la petite;
une roulure de Montmartre, un petit bout de
femme blanche et menue, d'une blancheur
d'hostie ou de champignon de couche, un petit
corps frêle et délicat, rongé d'anémie; un Saxe
de boulevard extérieur, mais d'assez beaux yeux
marron et d'admirables cheveux jaunes. Jacques
l'avait rencontrée à l'Abbaye de Thélème, c'est
tout vous dire.
— Et il s'en était toqué?
— Lui I II en était fou !
— En effet. Pour venir s'enterrer sur ce bord
de Marne il fallait qu'il en ait une couche.
— Ce pauvre Snydaure! En effet, il était pré-
destiné.
Les hommes, maintenant, remuaient des sou-
venirs :
— J'ai été au collège avec Jacques. Nous
avons fait deux classes ensemble : la cinquième
et la quatrième, au lycée Louis-le-Grand. C'était
déjà un enfant nerveux et étrange, tantôt comme
prostré dans on ne sait quelle songerie au-des-
sus de son âge; presque un morose, un taci-
turne et puis, soudain, c'était un adolescent
fébrile, trépidant d'on ne sait quelle excitation
ORAISON FUNEBRE 179
mauvaise avec de» yeux brillants et des gestes
frôleurs. et quel être de caresse I il était inquié-
tant parfois avec ses besoins d'expansion et
d'amitié exaltée. D'ailleurs, joli comme une fille,
des mains soignées et, déjà, ce regard profond
et bleu qui depuis a séduit tant de femmes.
— Joli portrait! faisait M"'^ Hocheuse, les
paupières baissées et la boucbe entr'ouverte
avec une expression de volupté gourmande, sûre-
ment attardée à quelque précieux souvenir.
Mounier reprenait :
— Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire
en lui, c'était Tavidité de son imagination et le
furieux besoin de savoir qui travaillait tout ce
jeune être. La mère de Jacques, la belle M"'^ Sny-
daure, sans être entretenue, était des plus galan-
tes; elle avait une vie remplie et, les jours de
fêtes et les dimanches, oubliait souvent le
pauvre Jacques au lycée, préférant révolu-
tionner par ses entrées sensationnelles les
calmes jeu'dis de parloir. Snydaure ne sortait pas
souvent. Il se résignait à cet oubli. Un valet de
pied lui apportait, le matin, des sacs de frian-
dises et des romans d'Alexandre Dumas qu'il
dévorait tout d'un trait. M""^ Snvdaure était aux
180 BORDS DE MARNE
Courses, à quelque concert, à ses intrigues; la
lecture absorbait les longues journées des diman-
ches de Jacques. Mais les lundis il guettait
impatiemment la récréation de huit heures, et
se jetait éperdument sur nous pour nous de-
mander l'emploi de notre temps : « Quavez-
Yous fait? Qu'avez-vous vu? Avez-vous parlé
à des femmes'? » Le mystère du sexe obsédait
déjà terriblement cet enfant, et nous, flattés,
rengorgés dans l'orgueil de chimériques con-
quêtes, nous racontions nos prouesses de la
veille et nous mentions, comme de jeunes coqs.
Snydaure nous écoutait avec des yeux de som-
nambule, il buvait nos mensonges comme un
philtre et, quand, à bout d'inventions, nous
nous taisions fatigués à la longue de notre
effronterie, il nous saisissait rageusement le
bras et d'une voix rauque : a Invente î implo-
rait-il, invente! »
— Comme cela lui ressemble !
Et Cirbey, se versant un grand verre de
chartreuse :
— Je l'ai rencontré, un automne, à Venise.
Il y promenait une danseuse de la Scala, qui
n'était ni très jeune, ni très jolie, mais à qui il
Or.AISON FUNEBRE 181
avait découvert une voix merveilleuse. Il passait
ses journées avec elle en gondole, une gondole
drapée de brocarts et de soies fleuries à l'an-
cienne mode vénitienne. Un tendelet de satin
pourpre y avait remplacé le felzé et, couché sur
les coussins, il s'attardait la nuit sur la la^fune,
ne demandant à sa maîtresse que de chanter.
Une autre gondole chargée de musiciens les
suivait; des guitaristes accompagnaient en sour-
dine, et des choristes reprenaient en chœur la
chanson de la Donabella, et, toute la nuit, sous
le clair de lune complice, cet enfant malade de
Jacques Snydaure se grisait de la voix de sa
maîtresse et du poison de Venise.
— Et il est venu mourir dans ce jus d'herbes.
Les bords de Marne après la cité des Doges I
De quel poison pouvait-il bien se griser ici ?
— Mais du poison de Paris et du pire, celui de
Montmartre. lisse disputaient tous deux comme
des chiens, lui et sa petite. Je crois même
qu'ils se battaient. Elle le trompait avec tous
les canotiers des berges; c'était plus fort qu'elle.
Les rives, ici, sont plutôt mal fréquentées. C'est
la villégiature adoptée de ces messieurs, et Nini
Bajour s'y retrouvait en famille.
Il
■182
BORDS DE MARNE
A quoi le petit Cirbey :
— Comment c'était >'ini Bajour? Ah 1 tu
m'en diras tant! Il avait eu la main heureuse.
Nini Bajour, le petit modèle de chez Roche-
grosse; mais elle n'aime pas que ces messieurs,
elle monte aussi dans le compartiment des
dames seules.
Comme un bétail pensif, sur le sable couchées.
^'ini Bajour, c'est toute la lyre, parole I Elle
manque à la collection de Willy ! Nini Bajour I
Ah 1 la petite rosse. Et ils ont chaviré ensemble?
Sûrement il aura voulu la noyer. La petite nage
comme une ablette et mon Jacques est demeuré,
lui, empêtré dans un tas d'herbes. 11 devait mal
finir. Mais aussi quelle singulière idée de venir
villégiaturer sur les bords de la Marne!
— Je crois que les autos nous attendent sur
l'autre rive. 11 faudrait héler le passeur, il est
près de onze heures, faisait Mounier en consul-
tant sa montre.
La société se levait de table.
UNE FIN
— Et vous vous y plaisez toujours dans votre
île. par ces trente-six degrés de chaleur à
l'ombre !
— Mais oui, car l'ombre de mes peupliers
remue et l'ombre de vos maisons à vous ne
remue pas.
— Et la Marne pue toujours"?
— Moins. Les eaux sont remontées, les ponts
et chaussées ont daigné fermer les écluses.
— Oh ! vous m'en direz tant.
Les trois amis déjeunaient aux Ambassadeurs.
Les stores de soie bise, soigneusement baissés,
faisaient presque fraîche l'élégante véranda d'une
clarté neuve et nette dans sa décoration blanche
adoptée aujourd'hui par tous les restaurants ;
mais on sentait dehors que les Champs-Elysées
brûlaient.
184 BORDS DE MARNE
Mario Bernsthart buvait du thé très chaud
dans l'espoir de transpirer moins; le petit Gir-
bey coupait sa tisane de Saint-Marceaux de vin
de quinquina. Quant au gros Mounier, déjà plus
moite qu'une éponge, il s'ingurgitait bock sur
bock et arrosait de bière glacée une évidente
dilatation d'estomac.
— Et l'ami Mario en tient toujours pour son
ile. lui. s'esclafîait le gros Mounier revenant à
la charge. Qu'y as-tu donc découvert de si extra-
ordinaire ?
— Oh I rien d'invraisemblable, mais quelque
chose de bien amusant tout de même. Savez-
vous qui j'ai croisé, l'autre jour, à la boucle de
la Marne ? Elle, installée à la barre, confortable-
ment assise dans le fauteuil d'osier de l'arrière,
lui, ramant à force de bras sur le banc d'avant;
tous deux se faisant face, tous deux en blanc
comme des fiancés, et elle dévorant des yeux les
biceps et les pectoraux du drôle (et le drôle est
musclé). Devinez-le? Vous ne le devinerez pas.
car je vous le donne en cent, je vous le donne
en mille.
— Attends : Josépha Baster, Josépha des
Folies-Plastiques et son lutteur. Elle y aura mis
UNE FIN 185
le prix et ce bon Suisse aura lâché sa baraque.
— Non pas. Il ne s'agit ni de Josépha ni
de ^Yilhem.
— Léonie Naudin alors, du Cirque Molier et
son coureur de vélodrome. Joinville est tout
indiqué pour les lunes de miel de ces sortes
d'unions.
— Vous n'y êtes jjas. Ce n'est pas plus Léonie
que Josépha Baster. La nouvelle mariée, quejai
rencontrée entre ZSogent et Joinville-le-Pont
n'appartient pas à la galanterie. C'est une femme
du monde.
— Avec un chauffeur?
— Et un chauffeur que vous connaissez tous :
Etienne Harou. l'ancien chauffeur d'Aliette
Steinberg.
— Ce beau 2carcon blond dont nous la plai-
sautions à Auteuil et à Armenonville ?
— Parfaitement. Il a quitté l'auto pour la yole
et le skiff, mais il est toujours chauffeur.
— Chauffeur à orae-es
&
— Et k de beaux gages, car, les trois fois où
je l'ai vu. il portait un maillot de soie blanche
brodé à son chiffre et timbré d'un torlil. car
la dame est baronne, et on trempe des maillots
18G BORDS DE MARNK
dans le canotage. D'ailleurs, soulier» de peau
de daim, grand feutre blanc de Regent-Street,
costumé comme un yachtman en Tamise, der-
nier chic et dernier cri. Ah 1 si le gars chauffe
bien, la dame éclaire davantage.
— Ah ! ce brave flarou 1 Je suis content pour
lui.
— Et la dame est mûre ?
— Naturellement, ce n'est plus une enfant.
La dame qui casque a toujours passé la cinquan-
taine et n'atteint jamais ses soixante.
— Ce bon Mario 1
Et Mounier, épanoui, soulignait sa joie d'une
grosse tape entre les épaules du jeune homme.
— Et c'est une baronne et nous la connais-
sons ?
— Vous ne connaissez qu'elle.
— Son nom ?
— Vous ne le devinez pas'^ La baronne Hévi-
meuse.
— La vieille Hévimeuse 1 mais elle est
divorcée.
— Forcément. Quand Hévimeuse a eu mangé
son premier million, la chère àme y a mis le
holà. Elle a repris sa liberté et la gérance de sa
UNE FIN 187
fortune ; mais, moyennant une rente annuelle,
llévimcuse lui a laissé le droit de porter son
nom.
— Et elle est installée à Joinville-le-Pont avec
llarou. Tancien chauffeur ?
— Dans une villa de l'Ile Fanach, la villa des
Liserons.
— La villa des Liserons, ce vieux bébé
Jumeau ! non, tu me fais mourir î
Et Mounier suffoquait en avalant un bock.
Alors Mario Bernsthart, tout à fait sérieux :
— Cela vous étonne ?
— Nous I 'Et les deux hommes levaient les
bras au ciel.l Pas du tout, elle devait finir ainsi.
Et les trois hommes amusés de faire mille et
une gorges chaudes.
Cette pauvre baronne Hévimeuse était donc
échouée là, dans cette banlieue : elle en avait
revêtu la livrée professionnelle et, pareille aux
dames riveraines, promenait les mêmes grâces
exténuées, la même chevelure déteinte et les
mêmes mines jouisseuses à côté d'un beau mâle
masqué de hàle, éclatant de santé, vigoureux
comme il sied. Et cette femme avait eu un hôtel
aux Champs-Elysées, une villa à Dinard et un
188 BORDS DE MARNE
château dans le Limousin, tout Paris avait
défilé chez elle.
— Quelle déchéance! faisait le }Detit Cirbey.
A quoi le romancier :
— Mais non. ce n'est pas une déchéance,
c'était sa destinée. Croyez qu'avec ces instincts. . .
matériels et ces besoins extraordinaires d'être
encore aimée, elle est bien plus heureuse avec
son chauffeur qu'avec Hévimeuse ou tout autre
homme de notre monde et du sien, qui l'aurait
forcément flouée. Ce brave Harou lui en donne
pour son argent. C'est moins dur que de faire
du cent vin2:t à l'heure.
— Croyez-vous?
— J'en suis sur. Ces 2:ens-là sont accoutumés
à donner un maximum de travail tout à fait au-
dessus de nos forces. Il peine à la nuit au lieu
de peiner à la journée, car, comme tous les
siens, il doit adorer fainéantiser du matin au
soir, à peine vêtu, dans l'ombre tiède des saules
et la fraîcheur de l'eau.
— Oui, ces gens-là, les écailles leur viennent
en naireant.
— Et croyez qu'il n'a jamais mené la vie si
heureuse. Quant à elle, elle doit être aux ancres:
UNE FIN 189
ni Hévimeuse ni les autres ne Font accoulumée
à ce parfait amour.
Et les hommes remuant tout à coup des sou-
venirs :
— Vous souvenez-vous de son premier
caprice? quand, veuve de M. Homerlon, Pinart
et C^ les gros usiniers d'Ivry, elle jeta son
dévolu sur Gontran de Freneuse, qui, depuis,
s'est fait tuer au Transvaal. Ces Freneuse-là
n'avaient aucune fortune, les millions étaient à
l'autre branche, à ce Jean de Preneuse qui posa,
dit-on, pour M. de Phocas. La comtesse de Pre-
neuse, la mère de Gontran, femme austère et
dévote et toute dévouée à la carrière de son fils,
avait rencontré la errosse Homerlon à Nice.
M""^ de Preneuse était là en villéçriature chez des
o
amis. Comment cette bonne Homerlon s'était-elle
faufilée dans le monde assez fermé des Pre-
neuse? A Xice. le monde a des relâchements
inconnus ailleurs. Gontran, venu à Monte-Carlo
pour le tir aux pigeons, impressionnait profon-
dément la srrosse usinière. Sachant aux Preneuse
une petite aisance, la parvenue n'admit pas une
minute que le jeune homme put résister à ses
millions; elle jeta son dévolu sur lui. Pine
11.
190 BORDS DE MARNE
mouche (Tamour donne de l'esprit aux plus
sottes), elle fit d'abord le siège de la mère.
M""^ de Preneuse, étourdie de tant d'amabilités,
résistait d'abord pour la forme, puis se laissait
apprivoiser. Les deux femmes se liaient étroite-
ment : Gontran n'v vovait que du feu. Il était à
cent lieues de supposer que cette quinquagé-
naire marquée songeait à faire de lui un mari.
Aussi quand, l'été suivant, les deux femmes proje-
tèrent de visiter ensemble le Tvrol bavarois et
les châteaux du roi Louis, ne fît-il aucune diffi-
culté pour accompagner ces dames et les piloter
par les montagnes et sur les lacs... Oh ! l'odys-
sée de ce vovaore! Il faut avoir entendu Freneuse
en donner les détails. Tout d'abord s'annonça
couleur de rose, mais l'exode bien commencé à
Genève se aàta à Lucerne. M""" Homerlon n'ad-
mettait pas que Freneuse sortît et la laissât seule
à l'hôtel, le soir. Elle en fit aigrement part à la
mère. M""'® de Freneuse répondit que son fils avait
trente ans et était libre de ses faits et gestes. A
Zurich les choses s'aggravèrent, la grosse veuve
devint inquiète, nerveuse. Elle entrait à tout
bout de champ et sous tous les prétextes dans
la chambre du jeune homme. Elle y pénétrait
U>'E FIX 191
dévêtue, dans un tumulte de dessous soyeux, les
épaules trop parfumées, tantôt pour demander un
peigne, des ciseaux ou un flacon d'odeur. Un
matin, elle lui demanda de rattacher ses che-
veux. Contran se barricada. Un soir, elle pro-
posa une promenade à deux en barque sur le
lac. Le jeune homme ne releva même pas la
proposition et prit son chapeau pour aller au
Kursaal. M"'^ Ilomerlon eut une attaque de nerfs.
A Constance, la situation empira. La comtesse
de Fréneuse vint un jour, toute troublée, com-
muniquer à son fils les plus étranges confi-
dences : M"''' Ho mer Ion venait de lui raconter sa
nuit de noces. Elle n'avait fait grâce d'aucun
détail et M"'*' de Fréneuse, qu'aucune de ses
amies n'avait jamais entretenue de pareils sujets,
était encore ahurie et frémissante. M""® Homer-
lon avait donné sur son mari des particularités
intimes déconcertantes.
(( Mais, c'est une folle », avait déclaré Fré-
neuse, quand la comtesse éperdue eut ajouté
le récit que chacun sait (car M""' Homerlon Ta-
t-elle assez ressassée à travers le monde), sa
brouille avec son fils aîné à cause de la passion
incestueuse qu'elle avait inspirée àce malheureux
492 BORDS DE MARNE
enfant, et les violences auxquelles elle avait été
en butte, un matin que cet énergumène l'avait
surprise agenouillée en chemise sur son prie-
Dieu. Et ce satyre avait vingt ans ! « Mais c'est
de l'hystérie pure, avait déclaré Fréneuse exas-
péré. C'est la douche et la maison de santé qu'il
faut à cette femme. Croyez^ ma mère, que rien
de tout cela n'est vrai. Elle le rêve, elle l'invente.
Yous allez me faire le plaisir de faire vos malles
et demain, dès l'aube, nous quitterons cet hôtel,
je ne me soucie pas de vous voir voyager avec
une folle à lier. » Ce qui fut dit fut fait. Le len-
demain, les Fréneuse avaient quitté Constance,
plantant là M™° Homerlon et ses imaginations
amoureuses. Ce fut îin coup raté, mais la grosse
veuve ne se tint pas pour battue. Ces cinquan-
taines inassouvies sont incorris^ibles î
— En effet, d'Hévimeuse l'épousait.
— Oh I si peu. Yous connaissez l'histoire de
la nuit de noces ?
— Raconte toujours! Il fait si chaud, nous
l'avons oubliée.
— Yous savez que d'Hévimeuse était à la côte.
Trois écuries de courses et dix-huit mois de
liaison avec Ludine de Neurflize l'avaient rincé.
UNE FIN 193
La grosse Homerlon et ses millions lui furent
une... planche rembourrée de salut. L'usinière
devint baronne. D'Hévimeuse croyait que la
dame n'en voulait qu'à son titre et avait stipulé
les chambres séparées, n'ayant aucune vocation
pour le métier d'homme de joie. Aussi, le soir
de la cérémonie, les invités expédiés, se fourrait-
il avec délices au lit et s'v endormait-il du som-
meil du juste. Vers deux heures du matin on
grattait à sa porte. Hévimeuse se réveille en sur-
saut : « Qui est là? Entrez. » Et la porte s'entre-
bâille et la nouvelle baronne d'Hévimeuse
apparaît rougissante., frémissante, émue sous le
plus savant maquillage, perruque blonde, pei-
'• gnoir de soie claire, ruches et fanfreluches. Alors,
Hévimeuse : « Que voulez-vous, ètes-vous
malade ? » Et la nouvelle épousée d'une voix
balbutiante : « Je croyais qu'une première nuit
de noces, mari et femme dormaient ensemble. «
Hévimeuse avait alors un mot de aénie : « Dans
votre monde, peut-être, mais dans le mien,
pas ! )) Et, s'élant levé dans son puijama de surah
turquoise, il mettait la baronne à la porte et
s'enfermait à double tour.
— Pauvre mère Homerlon ! Et elle a mis un
194 BORDS DE MARNE
an à demander le divorce ! La patience est une
vertu de femme. Avouez qu'elle a Lien fait de
prendre ce chauffeur ?
— Au moins, avec lui...
— Parfaitement. Dépouillé de l'idéal, l'amour
est la plus exacte des sciences exactes et Ton a
toujours le tzigane qu'on mérite.
LA PROIE
— Je vous avais promis un beau spectacle,
vous ai-je menti?
— Tu n'as même pas exagéré! Non, ça vaut
le voyage et pourtant c'est dur, la route par
trente-six degrés de chaleur.
Et le ofros Mounier, se rassevant dans son
cache -poussière de chauffeur, s'épongeait le
front et souftlait ; son mouchoir n'était plus
qu'un tampon de linge mouillé d'une couleur
indéfinissable : la sueur en coulant avait tracé
des rioroles roses sur ses joues grises de pous-
sière et lui faisait un masque horrible.
Mario Bernsthart, svelte et pimpant dans un
complet de piqué blanc, jouissait en silence de
la moiteur et du désordre de ses deux amis; un
mince sourire d'ironie plissait ses lèvres et
remontait jusqu'à ses yeux. Mounier et le petit
196 BORDS DE MARNE
Cirhev étaient venus dîner avec lui. Mario
leur avait recommandé de venir àTlieureide
l'apéritif et surtout de venir le prendre avec
lui dans Tile : ils verraient là des choses
inoubliables.
L'inoubliable chose était un groupe de trois
personnes attablées, comme eux, sur la terrasse
et en train de piper avec des pailles des oran-
geades glacées. Il y avait là deux hommes et une
femme, la femme déjà mûre, la gorge évidem-
ment bastionnée et le ventre tassé dans un cor-
set droit sous les plis flottants du peignoir, un
peignoir-princesse de léger drap blanc ouvert sur
les volants de dentelle d'un tumultueux jupon de
soie jaune. Des bas nacrés d'une transparence
aguichante moulaient des chevilles assez fines,
et des mules de peau de daim blanc chaussaient
un assez joli pied; mais la taille massive, les
fanons du cou et la couperose de la face saupou-
drée de veloutine, comme une framboise roulée
dans du sucre, accusaient l'incurable arthritisme
d'une cinquantaine opulente. De loin, ce visage
enflammé et fardé apparaissait mauve sous le
jaune des cheveux effrontément déteints: un
collier d'opales et de belles émeraudes aux
LA PROIE 197
oreilles complétaient la tenue de la dame. Les
deux hommes étaient mieux. 11 y en avait un
roux et il y en avait un brun. Le torse nu dans
des jerseys de soie blanche, le hàle des jambes
apparu entre les culottes de toile et les espadril-
les de bain, ils offraient tous deux la même ana-
tomie musculeuse et râblée; tous deux évidem-
ment fiers de leurs biceps et de la puissance de
leur cou. Des petites toques rayées de tennis
les coiffaient tous deux... Deux frères appareil-
lés, on eût dit, car ils avaient la même face
jouisseuse et camuse, les mêmes yeux clairs sous
les sourcils en broussaille et le même sourire
carnassier. Deux belles bêtes de proie avec,
dans tous leurs mouvements, un air de santé et
de force. D'ailleurs, chacun de vingt-einq à vingt-
huit ans au plus.
C'est à l'apéritif de cette cinquantaine en-
joaillée, que Bernsthart avait convié Girbey et
Mounier. Cette Gléopàtre attardée était apparue
mollement étendue sur un skiff, dans un vigou-
reux cinglement d'avirons; puis, du haut de la
terrasse, ils avaient assisté au débarquement de
la dame.
Il avait été plutôt pénible. Les deux rameurs
198 BORDS DE MARNE
avaient dû se dévouer. L'arrière-train de Gléo-
pâtre alourdissait son élan; son embonpoint, son
poids surtout l'avaient trahie, le skiff s'était
mis à osciller, et, perdant son équilibre, Gléo-
pâtre n'avait pas eu assez de mains pour la sou-
tenir. Le rameur roux avait dû se camper sur le
ponton et la tirer de toutes les forces de ses
deux bras tendus, tandis que le rameur brun la
poussait au derrière. Cet atterrissement à Cy-
thère avait manqué d'esthétique.
Bernsthart, Mounier et Girbey, embusqués
sur la terrasse, en avaient ri aux larmes ; d'au-
tres consommateurs attablés s'étaient penchés
aux balustrades pour ne pas perdre un détail du
spectacle. L'entrée de la canotière avait été sen-
sationnelle. Un peu émue d'abord, la grosse
dame s'était mise à petonner des petits pas en
tortillant une respectable croupe ; mais elle
avait repris vite son aplomb, avait ralenti sa
marche et, maintenant assise entre ses deux
gardes du corps, elle sirotait son orangeade, et
ses yeux soulignés de kohl allaient se poser,
tour à tour, sur la nuque de son rameurblond et
sur les pectoraux de son rameur brun avec une
complaisance évidente.
LA PROIE 199
— Il lui en faut deux maintenant, disait
Mounier en essayant de visser son monocle sur
la saillie de son œil bleu.
— Oui. un 2"aillard d'avant et un i:aillard
d'arrière. Ces natures exubérantes ont de 2:ros
appétits.
— Je reconnais bien le premier, mais le
second?
— Le second est un coureur de vélodrome.
— Ancien chauffeur d'auto et coureur primé :
l'attelage est complet. La baronne ne s'embête
pas î
— Voyez, elle les couve du regard et dire
que le Tout-Paris des courses et des premières
a défilé chez la dame ! le Parc Monceau, le fau-
bourg- Saint-Honoré et lautre , le vrai fau-
Dourg.
— Sic transit r/loria mundi!
— Moi, je ne la blâme qu'à moitié, faisait le
petit Cirbey, elle vit selon ses goûts et ses ins-
tincts.
— Mais avoue qu'elle a un peu attendu?
— C'est ce qui Ta déconsidérée. Croyez que,
si elle avait arboré cette fantaisie d'allures au
lendemain de son mariage, nul ne s'étonnerait
2Ù0 BORDS DE MARNE
de la voir s'isoler en la chaude saison sur des
bords de rivières ombreuses, en compagnie de
beaux jeunes homme. Si la baronne Hévi-
meuse avait débuté dans l'adultère du temps
qu'elle était encore M""^ Homerlon, les jeunes
gens qui l'escorteraient maintenant seraient de
notre monde. Classée parmi les douairières
faciles et orénéreuses. elle n'eût pas été oblis^ée
d'aller chercher les flirts d'automne dans les hip-
podromes et les o'aras'es d'autos.
— Ce Mario, il en a de sévères î
— Non, mon cher, je ne dis que la vérité. A
Paris il faut débuter de bonne heure dans sa
branche de commerce ou de snobisme. Xotre
société n'admet que les spécialités; elle vous
classe femme galante, femme du monde, homme
politique ou de théâtre, journaliste ou clubman,
mais ne vous permet pas de marauder dans les
plates-bandes voisines. Il lui faut des talents et
des situations sociales, voire des liaisons ou des
concubinages, classés et étiquetée ; elle ne les
accepte qu'à cette condition. Ce qui a déclassé la
baronne Hévimeuse, c'est d'avoir apporté dans
son existence quelque fantaisie. Songez, elle
avait toujours été honnête avant son second
LA PROIE 201
mariage ; on n'a jamais connu d'amant à
M""" Homeiion. Avant sa toquade toute platonique
pour le beau Freneuse, sa vie avait été unie et
réglée comme un cahier de musique et, si cette
petite fripouille d'Hévimeuse avait été un bon
mari, sa veuve divorcée n'éteindrait pas au-
jourd'hui ses ardeurs entre un ex-chauffeur
d'automobile et un coureur de pistes.
— Très paradoxal en apparence ce que tu dis,
mais avec un fond de vérité pourtant.
— C'est inique, mais c'est ainsi. Le grand tort
de M'"" Homerlon est d'être restée vingt-cinq
ans vertueuse et de ne s'être décidée pour la
noce que sur le tard.
— En effet, nous n'admettons pas les voca-
tions quinquagénaires. Les carrières embrassées
après quarante ans dérangent nos prévisions.
— ?sous sommes un peuple routinier.
— Trop. Nous ne savons quel accueil faire à
la vieille duchesse de Plembroke, à la marquise
de Beaucontour et à la grosse M""^ Astier qui ont
rôti des forêts de balais, ont eu des hommes
morts dans leur lit, qu'on a descendus par la
fenêtre et qu'on a déposés sur des bancs des
Champs-Elysées. Pour ces séculaires amoureuses
202 BORDS Di: MARNE
qui ont tué des générations dans leur alcôve et
entretiennent encore à riieure qu'il est, au vu et
au su de tout Paris, des trôlées de petits jeunes
gens présentés par leurs pères, après les pères
les fils, pour celles-là nous avons toutes les in-
dulgences, toutes les déférences, que dis-je, tous
les respects. Celles-là, nous les saluons au Bois,
nous nous montrons avec elles à l'Opéra et aux
courses, nous allons chasser le cerf et le san-
glier, chez elles, en octobre, et nous ne répu-
gnons même pas à serrer les nageoires de leurs
petits amis. Il est vrai que la plupart sont titrés.
— Bonne àme, va!
— Et nous n'avons pas assez de dédain pour
cette pauvre Hévimeuse, dont le fard s'écaille,
tant elle a chaud de nous savoir ici, et qui souffle
comme un phoque en touchant de notre côté, car
elle nous a reconnus.
— Si j'allais la saluer! disait le gros Mounier.
et il se levait à demi.
— Garde-toi bien. Tu augmenterais son trouble.
Pauvre femme! sa situation est assez fausse.
La canotière aux émeraudes venait de se lever.
Elle se raidissait pour passer devant la table
des trois hommes. Ses deux rameurs la sui-
LA PROIE 203
valent ; l'embarquement fut moins périlleux,
^jme Homerlon, piquée au jeu, retrouvait de la
légèreté et même de la grâce pour poser ses
souliers de daim blanc sur le bois vernissé du
skiQ.
La fine embarcation filait comme une flècbe
dans un sillage de bulles d'eau; il y eut un
silence.
— Moi, je ne la plains pas, disait le petit Cir-
bev.
— Pourquoi la plaindrais-tu ? Elle est très
heureuse!
— Penh! elle finira assassinée.
— Gela, c'est fort possible.
— Comme la mère Leconte et pas mal de
vieilles folles du quartier des Martyrs. C'est là le
nid des aïeules amoureuses. Les boulevards de
Clichv et Rochechouart à côté; elles sont sûres
de se ravitailler.
— Le fait est que leur avenir est plutôt som-
bre.
— Vieillir est chose triste pour tous, mais
pour ces femmes-là...
— Moi, ces vieilles carcasses enflammées me
dégoûtent.
1^04 BORDS DE MARNE
— Je te ferai observer qu'elle. M™" Hévimeuse,
n'a pas d'enfant. Elle est libre.
— Et son ménage à trois avec ses deux ra-
meurs est encore une chose plus propre que le
trafic de la belle M""^ Nigoret, qui a marié ses
deux filles selon son cœur et emplit encore les
nuits de ses gendres.
— Et la comtessf^ de la Xoranne, qui, il y a
trois ans. à Luchon, eut ce joli scandale avec un
croupier de cercle cueilli, un mois avant, à
Biarritz. Yous vous souvenez de ce grand brun
aux allures de forban, un Catalan aux yeux
d'Andalou que la comtesse traînait partout après
elle.
— On avait dit que c'était un cuisinier.
— Mais non, vous confondez, le cuisinier
était le sigisbée de la marquise Troïka.
— La Troïka n'a pas encore été dévalisée '?
— Je la crois prudente, elle ne voyage qu'avec
du faux; c'est une vieille mâtine qui connaît
les hommes: mais là comtesse de Noranne, qui
les connaît moins, ayant beaucoup moins roulé,
en essuyait une amère à Luchon. Vous savez
que la comtesse est un peu boiteuse. Cette légère
claudication ne dépare pas, d'ailleurs, sa dé-
LA PROIE 205
marche. Elle a pour la soutenir tout un jeu de
cannes à poignées de saxe, à boules d'agate, de
îapisetdegaluchat quiferaientlarenomméed'une
collection; elle sait béquiller avec grâce. Myope
avec cela comme une taupe, avec d'assez jolis
yeux verts, elle manie élégamment le face-à-
main et, la bouche encore fraîche, elle est assez
décorative aux lumières; mais des indiscrétions
de femmes de chambre Taffirment chauve comme
un œuf sous les ondulations mouvementées
les perruques. Telle qu'elle demeure, mince et
preste, malgré sa taille un peu déviée, la com-
tesse de la Noranne faisait, cet été-là, les beaux
soirs de Luchon : elle était de toutes les fêtes, y
arborait des toilettes déjeune mariée, les mous-
selines les plus claires, les batistes les plus ten-
dres et promenait triomphalement son Catalan,
moulé dans des smokinsrs fleuris de £:ardenias.
L'aimé, qui savait à quoi s'en tenir sur les
charmes réels de la dame, prit-il un beau jour la
corvée en dégoût ou eut-il tout simplement la
lassitude de ces exhibitions?Toujours est-il qu'un
matin on trouvait l'oiseau déloiré. Le Catalan
avait furtivement bouclé ses malles et sournoi-
sement quitté l'hôtel. Un landau, commandé la
e06 BORDS DE MARNE
veille, Tavait conduit à la frontière. Quand la
marquise s'éveillait vers dix heures, il y a
beau temps que le galant brûlait les routes
d'Espagne. Non seulement le perfide emportait
avec lui le portefeuille et l'écrin de la dame, une
bagatelle de soixante mille francs, — car ses
diamants avaient été heureusement déposés chez
son notaire, — mais le monstre avait eu l'astuce
de subtiliser en même temps tout le jeu do
cannes de la boiteuse, tous les face-à-main et
les lorgnons de la myope et tout le lot des per-
ruques... Croyez qu'il eût aussi enlevé les den-
tiers si la dame en avait eus î
M""^ de la Noranne s'éveillait non seulement
dépouillée, mais irrémédiablement chauve, pres-
que aveugle et infirme. Comment aller faire sa
plainte à la police avec ce crâne d'œuf d'autruche
et cette démarche de sirène oubliée sur la grève?
La pauvre femme poussait les hauts cris, mais
refusait absolument de se laisser voir; elle ne
consentit à recevoir le commissaire qu'envelop-
pée d'un triple voile. Elle en prit la lièvre et le
lit, elle eut tout de suite une température de
trente-huit degrés. Ce fut un désastre. On dut
télégraphier à son gendre, le baron de Romagnac,
LA PROIE 207
alors en villégiature enDordoûne. Son autre 2:en-
dre, lecolonelBerthiern^arrivaque le cinquième
jour. Entre temps, les perruques, les cannes,
les valeurs et l'écrin de la malade s'embarquaient
à Bilbao et gagnaient le Venezuela. Gomme la
plupart des titres volés étaient au porteur, c'est
une maison de New-York qui en négocia le
retour en France. L'affaire coûta une trentaine
de mille francs à la famille de la Noranne. Les
g-endres firent la grimace et une maison de santé
possède aujourd'hui l'infortunée comtesse.
Moralité : Les hommes de joie sont toujours
des hommes de proie.
— Bien parlé, mon petit Mario, et maintenant,
si qu'on irait dîner!
LES VACANCES DE MME
— Mais c'est très gentil, ici.
— Tu trouves ?
— Si je trouve I C'est-à-dire que je ne vais
plus songer qu'à ça : un chalet au bord de l'eau
pour finir nos vieux jours. Edmond et moi. Ahl
oui;, une installation à soi, bien à soi, des meu-
bles payés dans un immeuble dont on ne soit
plus les locataires, des arbres, des géraniums,
des pavots (moi, j'adore les fleurs), ah ! oui, ce
serait le rêve I Mais d'abord il faudrait être
mariés, nous deux Edmond, et puis que sa
mère soit morte et que nous ayons gagné, cha-
cun de notre côte î Mais dans les modes, à
l'heure d'aujourd'hui, monsieur Frémaux, quand
on n'est pas patronne!
— Vous avez vu les poules, madame Ninie '!
— Si je les ai vues ! j'ai même embrassé le coq.
LES VACANCES DE MNIE 209
— Et VOUS n'avez pas reçu de coups de bec !
il ne s'est pas défendu, le gaillard?
— Que si 1 mais je Favais pris par les ailes et
je le tenais serré entre mes genoux. Alors je
lui ai empoigné la tête, et v'ian sur sa crête
rouge, une bise comme à mon chéri. Ah ! je
connais les bètes, monsieur Frémaux. Chez mon
oncle, à Luzarches, il y en avait dla volaille !
— Qu'elle est drôle, hein î faisait à sa femme
M. Frémaux paterne.
A quoi M""" Frémaux (Lalie dans l'intimité)
répondait avec un haussement d'épaules :
— C'est une gosse. Ninie a toujours été
comme ça.
— Moi d'abord, la campagne, ça me rend folle.
Et avec un soupir de prisonnière ;
— Ah î quand on sera marié !
— Alors ça vous semble gai, ici? interrogeait
M. Frémaux.
— Si c'est gai ! Mais c'est comme le quai des
Tuileries, un dimanche de Grand Prix, quand
tout Tmonde part pour Suresnes. Si c'est gai I
Mais on s'en ferait mourir.
Et la jeune femme s'administrait une claque
retentissante sur le gras de la cuisse.
12.
210 BORDS DE MARNE
— Voyons, Ninie. un peu de hors-d'œuvre.
Et M""^ Frémaux, maternelle, imposait un
ravier de tomates et de poivrons.
— D'autant plus que ces salelés-là, moi, je les
adore.
Et la jeune femme se servait copieusement.
M. Frémaux revenait à la charge :
— Alors, ça ne vous semble pas trop près de
Paris, trop banlieusard, comme on dit dans le
grand monde?
— Trop près de Paris I Mais moi, j'peux pas
rquitter, Paris. Quand j'vois plus les fortifica-
tions, le souffle me manque. Edmond m'avait
proposé de m"emmener à Vichy pour les cour-
ses, ^son, ce que j'I'ai remercié ! Qu'est-ce que
vous voulez que j'aille faire dans un pareil tohu-
bohu 1 Plus de douze heures de chemin d'fer,
une cohue d"14 Juillet, tous les hôtels combles,
les chambres hors de prix.
— Ah I cal Xoussommesallésune année, au lo
août, au Tréport, nous savons ce qu'on nous a pris.
— Et Edmond, toute la journée au pesage,
occupé à pointer, pendant que j'ferais les cent
pas dans le parc, ça s'rait régalant, hein I Et il
V fait une chaleur, à Vichv î
LES VACANCES DE MME 211
— Surtout cette année, opinait M"'^ Fré-
maux.
— Aussi, pour les quinze jours que j'ai d" va-
cances, j'ai préféré en venir passer huit avec
vous.... Moi, j'aime ça, le bord de Teau.
A quoi la grosse Lalie :
— Et encore tu n'as rien vul C'est à l'heure
du bain qu'il faut voir Sailour. Alors, ça s'anime
et ça grouille : il y a une famille sur chaque
ponton, et des femmes et des hommes et des
enfants, qui en maillot, qui en caleçon. On peut
dire que tout 1 pays trempe dans la rivière, et
tous les canotiers dans leurs skiiïs, dans leurs
yoles et leurs chaloupes à vapeur. On peut dire
qu'il en sort de tous les garages et qu'on en voit
du linge et du beau alors! Car nous avons d'ia
cocotte huppée dans le pays I
— Oui, de la grenouille de choix, comme dit
iVrislide Bruant dans sa chanson du Bois de Bou-
logne.
M. Frémaux citait ses auteurs.
— Et puis, tu sais, Xinie, reprenait la grosse
dame, comme ça jusqu'à huit heures du soir,
car, à six heures, c'est le retour des maris. Le
train les ramène de Paris, eux. les frères, les fils
•-'12 B0RD.'5 JjL MAHNE
et les petits cousins aussi et les amis de nos
amis, et, dame 1 quand on a sué toute la sainte
journée, par la température qu'il fait, dans un
bureau ou dans un atelier, tu penses si on est
pressé de piquer une tète et de se rafraîchir le
poil. Y en a qui ne se mettent pas à table avant
neuf heures, et tout c'monde-là dîne dehors, ins-
tallé comme nous sur la terrasse ou sous la ton-
nelle, car ce soir nous dînerons au jardin, Ninie.
Pour déjeuner nous aurions eu trop chaud : on
est mieux dans la maison ; et que tu vas t'amu-
ser, ça je te le promets! ça fourmille tant dans
l'eau et sur les berges, que tu dirais une fête
foraine. Ah I oui, qu'tu vas en voir, de ces gros
pères en bras de chemise et de ces grands dadais
en costume de bain, les jambes en manches de
veste et plus plats que des limandes. Moi, j'sais
pas si t'es d'mon avis, ?sinie. mais j'trouve rien
de plus laid qu'un homme en caleçon de bain.
W^^ iXinie consultée ébauchait une moue dubita-
tive : la bonne venait d'apporter un saladier de
framboises, la conversation déviait et tombait sur
les ressources deSailour. Les primeurs y étaient
hors de prix à cause du voisinage de Paris, le
poisson seul était abordable et encore le srand
¥
LES VACA>'Cr:S DE NINIE 213
nombre de restaurants,— il s'en ouvrait tous les
jours de nouveaux, — faisait joliment monter
le cours.
]\r" Ninie Fantou, arrivée du matin même
chez ses amis Frémaux et encore toute étourdie
du vovage, n'écoutait plus la grosse Lalie. Acca-
blée parla chaleur, préoccupée parla digestion
un peu pénible de la salade de tomates et de
trop de framboises, elle songeait à sa malle
qu'elle n'avait pas encore ouverte et, les idées
un peu confuses, se demandait laquelle de ses
robes claires elle arborerait à cinq heures pour
cmotionner les berges de Sailour.
— Toi, Ninie, tu es une petite rosse. Tu n'me
feras pas croire que tu n'cherches pas à agui-
cher le fils de nos voisins.
— Ce grand imbécile qui nage avec une bouée
tenue au bout d'une corde par sa mère? Tu es
folle, Lalie, une andouille de cette grandeur-là !
— L'andouille n'est pas si mal que cela. Le fils
Taupin est beau garçon, mais pour une andouille,
ça, c'en est une et une vraie : mais j'te connais.
C'est parce qu'il est encore neuf, qu'il l'a donné
dans l'œil.
'2[i BORDS DE MARNE
— Dans l'œil, à moi !
— Oui, ma petite ?sinie, ça t'amuserait de
déniaiser ce grand coquebin. J'ai eu tort de te
dire qu'il l'avait encore.
— Ce grand s'rin couvé par sa mère I Mais
Edmond est cent fois mieux.
— Mais Edmond est un moineau qui n'a pas
attendu l'âge pour f... le camp du nid. Tu es
vicieuse et ça t'amuserait, je suis sûre, d'effa-
rer cette pauv'M"""^ Taupin.
— Ça, peut-être.
— Tu vois bien. C'est la troisième robe que tu
mets depuis avant-hier : une bleue le jour de ton
arrivée, une écrue le lendemain 'je les ai comp-
tées) et aujourd'hui te voilà en blanc comme
une mariée. Tu ne fais pas tous ces frais-là pour
rien. J'vais te dire une chose, ]\inie, nous sommes
très bien. nous, avec nos voisins et çti m'en-
nuierait beaucoup d'avoir des difficultés avec les
Taupin à cause dune personne qui serait des-
cendue chez nous ; ça contrarierait surtout
M. Frémaux. J'espère que notre toit t'est sacré.
Xinie. Aussi promets-le-moi. plus de coquetterie
de ce côté-là... hein ?
M"'- ^inie Fantou. rose comme une cerise
LES VACANCES DE NLME 2lb
anglaise, dans un corsage échancré de linon et
de guipure d'Irlande, se mordait leslèvres. Il y
eut un silence. Les deux femmes causaient,
assises à l'ombre d'une véranda tendue de nattes.
Un jet d'eau fusait et retombait en pluie sur une
grosse boule argentée, soutenue par une faune
de terre cuite ; une imperceptible fraîcheur fai-
sait frémir le feuillage crispé des arbres. Dehors,
la route poussiéreuse brûlait ; tout à coup on
sonnait à la grille : la bonne traversait en courant
la pelouse et revenait effarée :
— Madame, c'est M. Aristide Taupin.
— M. Taupin...
— J'm'en vais, faisait M^'^ Ninie, je n'veux pas
que tu croies que j'fais de Tœil à ton voisin.
Et, toute blonde, dans la clarté verte des
feuilles, la jeune femme se retirait.
— N'empêche que tout cela est très désa-
gréable !
Cette fois, c'était M. Frémaux qui, dans l'inti-
mité de la chambre nuptiale, tout en pliant soi-
gneusement ses chaussettes, chapitrait M''"' Fré-
maux effondrée en camisole dans un large
fauteuil de jonc japonais. Le couple avait éteint
216 BORDS Di: MARNi:
la lampe à cause des moustiques, et, tout en
allant et venant dans la chambre obscure, les
pieds nus, vêtu d'un seul caleçon et d'un gilet
de flanelle ^rapport à la chaleur,. M. Frémaux
entretenait de ses soupçons fondés la stupeur
grandissante de sa légitime.
— Toi, tu es aveugle, tu ne t'aperçois de rien!
on cambriolerait devant toi la maison, tu n'y
verrais que du feu. Mais ça saute aux yeux, que
le fils Taupin est mordu pour elle.
— Le fils Taupin I
— Aristide lui-même. Ah 1 elle n'a pas perdu
son temps, la mâtine. Il n'y a pas six jours
qu'elle est ici.
— Oh ! pour deux ou trois fois qu'il est venu
nous demander des graines.
— Des graines ! de la graine de maïs, une
plante qui ne pousse que chez toi.
— Maxime !
— Quand je te dis qu'on les a vus tous les
deux ensemble au hal des Chèvres.
— Au hal des Chèvres ! M. Taupin. Il n'a pas
dansé ?
— Est-ce que j' te dis qu'ils ont dansé ? Je t'ai
dit qu'on les avait rencontrés. De là, ils ont été
LES VACA^sGES DE NIME 217
se promener dans le petit Lois... et, l'autre jour,
quand iSinie est allée à Paris, soi-disant rappelée
par sa patronne, je ne sais quelle histoire de
modèle à laquelle nous n^avons rien compris, ils
sont revenus ensemble par le même train.
— Par le même train ! M™^ Taupin n'en sait
rien, j'espère ?
— Elle n'en savait rien ce matin, elle le sait
peut-être ce soir. En tout cas, elle le saura
demain : on ne parle que d'ça sur la berge. Un
garçon qui avant n'avait jamais regardé une
femme, tu penses?
— Je vois.
— Et tu devines ce que Ton dit. Ah I nous
sommes dans de beaux draps vis-à-vis des Tau-
pin. Ça nous apprendra à recevoir des traînées
chez nous.
P — Oh ! Maxime !
— Enfin Ninie n'est pas mariée. Elle vit avec
Edmond depuis cinq ans.
— C'est vrai.
— Et Edmond n'est pas son premier.
— Oh ! mon ami, mais nous-mêmes, nous
avons vécu longtemps ensemble et quand je t'ai
connu...
13
-218 BORDS DE MARNE
— Oui, mais moi, je faisais un métier hono-
rable. J'étais déjà dans les assurances et Edmond
joue aux courses, et avec quel argent?
— Mais il est employé chez un bookmaker,
tu le sais comme moi.
— A quatre cents francs par mois et il paie
des difl'érences de quinze louis, de vingt-cinq
parfois et plus î avec quel argent I dis, réponds î
celui de Ninieî
— Oii vas-tu chercher ça ■?
— Et puis tu sais aussi bien que moi les bruits
qui ont couru. Edmond était Tami chéri, mais
il yen avait un autre, un gros boursier, qui venait
chercher Ninie, deux ou trois fois la semaine, à
la sortie de sa maison de la rue de la Paix.
— Oh I des propos de camarades envieuses I
Ninie est très jolie, elle est élégante...
— Trop élégante ! Et puis, moi, ces gens de
courses qui n'ont pas d'argent à eux, ça ne m'a
jamais rien dit et puis, veux-tu mon avis ? Tu
as la langue trop longue, ma femme. Tu as eu
tort de dire à ton amie, M''" Fantou, que les
Taupin avaient du bien et je crains que dans
tout ceci on en veuille surtout à Tarèrent de nos
voisins.
LES VACANCES DE MME ■2i\^
Le gravier d'une allée criait sous des pas, on
marchait dans le jardin. M. Frémaux se risquait
sur le balcon. Une silhouette blanche s'ébauchait,
escortée d'une ombre noire, dans le clair-obscur
des feuillages immobiles ; une voix suppliait,
balbutiait, à demi sombrée, ardente: puis, c'était
un bruit de soie froissée que des mains défen-
daient contre d'autres mains.
— Alors vous ne m'aimez pas?
— Si, je vous aime, mais je ne veux pas
tromper mon amant. Si vous m'aimez, enlevez-
moi !
— Vous partiriez?
— Je partirai.
— La gueuse !
Un petit cri et un envol de peignoir, et le
silence et le clair de lune emplissaient seuls la
solitude du jardin.
— Eh bien ! qu'en dis-tu?
— Les bras m'en tombent.
— Et alors qu'allons-nous faire ?
Et devant le mutisme écrasé de sa femme :
— Eh bien ! moi, je sais bien ce que je vais
faire. Je vais télégraphier à Edmond, à Vichy. Je
ne veux pas qu'on prenne ma maison pour un...
220 BORDS DE MARNE
La même nuit, à une heure du malin,
j^|iie ]\-inie Fantou, attablée devant un petit
bureau, cachetait soigneusement les quatre
pages d'une longue lettre à l'adresse ci-jointe :
Monsii'itr Edmond FAGXIER
Hôtel de Marseille
Vie /il/.
La lettre se terminait ainsi:
Tu peux annver maintenant^ mon ehéri, cest
fait, le poisso?i est dans la nasse. Tu ne me trou-
veras lûus chez ces bons Frémaux dont je vois
inonter tous les jours l'honnête indignution. fai
joué serré, tu peux complimenter ta femme. C'est
chez la mère quil faudra faire la grande scène
et sortir le grand jeu de la fureur, de la « vin-
gince »... serinents trahis, amant outragé, le
revolver et tout le tremblement. Cest une vieille
ptoule que tu trouveras toute érupée d'avoir
couvé un canard. Elle casquer a jusqu'à vingt sacs
pour qu'on lui rende son enfant... « Mon enfant,
rendez-moi 77ion enfant I »
Demain, je serai la maîtresse de M. Aristide
LES VACANCES DE MME 221
Taifpin, )7iais dans deux ans nous aurons une
villa au hord de F eau et nous n'aurons pas besoin
de celle des autres pour pêcher le goujon. Je
naime que toi et t'embrasse sur ta nuque ^ sur tes
moustaches, sur tes lèvres aussi, partout où tu
sens bon.
XlME .
LE JOUG
Xous descendions le fleuve au bruit rythmé
des avirons ; nous venions de quitter le petit
bras et les hauts ombrages de ses villas. Nous
filions maintenant entre des berges plates avec,
à droite, l'infîni de tristes plaines semées de
maisres bouquets d'arbres. C'était à «auche la
poussière d'une route longeant le bord de l'eau,
route déshonorée de baraquements en planches,
garages et guinguettes et même de cheminées
d'usines voisinant avec d'hétéroclites chalets en
bois ; des noms prétentieux en décoraient les
grilles : ChaUt Primevère, Villa Fleur, Le Pa-
radis des Oiseaux ; paysage d'une laideur subur-
baine qu'aggravait encore l'odeur forte de la
rivière surchauffée et Taveuglante réverbération
du soleil.
Cuit et recuit par le grand air, la face cou-
LE JOCG 223
leur de brique, un batelier s'escrimait en face
de nous, l'œil puéril sous ses sourcils blanchâ-
tres, la chemise ouverte sur un poitrail velu
dégoulinant de sueur.
— Ça tape dur, monsieur, hein I
Polard, assis à côté de moi, ne relevait même
pas le propos.
Je l'avais rencontré la veille, en rùdant au
hasard des berges, dans un des bals qui pullu-
lent entre Marville et Sailour. Chassé de Paris
par la chaleur de cet atTreux été, Polard s'était
offert quelques jours de villégiature. C'est la
plus canaille et la plus laide qui l'avait séduit ;
relents de fritures, échos de firuinç^uettes et tié-
deur odorante des guinches, où se trémousse et
s'exténue d'étreintes une jeune humanité mal-
propre; tout cela parlait au cœur et aux sens de
ce parfait enfant des faubourgs.
Né entre Ménilmontant et la Yillette, fils d'un
ébéniste et d'une femme de ménage, Polard
avait dans le sang l'air et la boue de Paris; il
en avait la nostalgie même à Asnières, et il fal-
lait cette canicule implacable pour l'avoir décidé
à quitter la ville.
Je le connaissais de longue date, je l'avais
224 BORDS DE MARNE
toujours connu exerçant strictement les métiers
les plus vagues.
Des couloirs de Y Evénement, où j'avais remar-
qué sa mine éveillée et gouailleuse, comme l'in-
tarissable esprit d'à-propos de son bagout, je
l'avais retrouvé marchand de journaux, puis de
billets, camelot, commis de bookmaker aux
courses et même secrétaire de journalistes de
sport: mais, débrouillard comme pas un, Po-
lard était plus souvent patron qu'employé et,
quand il exerçait un de ces values métiers de
la rue que traque avec tant d'acharnement la
police, il dirigeait toujours les équipes et dé-
ployait de véritables ruses de chef de bande à
passer, lui et les siens, à travers les agents;
avec cela foncièrement honnête . ayant des
condamnations et des casiers judiciaires l'ins-
tinctive horreur de l'hermine pour la tache :
porté sur sa bouche, friand des bons morceaux,
pas buveur pour un sou. sensible au bien-être,
mais aimant sa liberté avant tout, une espèce
de bohème méthodique. Polard, ayant eu les
pires fréquentations, était aussi ferré qu'un poli-
cier sur les bas-fonds de Paris.
Ravi de la rencontre, j'avais invité Polard à
LE JOUG 225
déjeuner pour le lendemain. Polard n'aurait pas
été Polard s41 avait su résister à la matelote
d'anguille et aux écrevisses à la bordelaise, re-
nommée justifiée de mon auberge. >'ous avions
arrosé le tout d'un joyeux vin blanc et, le café
à peine bu, nous avions hêlé un marinier pour
la légendaire partie de canot...
Les lignes foisonnaient dans ce coin de rivière ;
tousles pêcheurs du pays semblaient s'y être donné
rendez-vous: toute une flottille de barques et
de bateaux plats s'essaimait là de place en place,
chaque embarcation demeurait stationnaire, et
sur chacune d'elles se profilait^ coiffée d'un cha-
peau cloche, la traditionnelle silhouette d'un
pêcheur. La plupart étaient debout, la ligne à
la main, mais d'autres avaient apporté des chai-
ses et, confortablement assis en pleine rivière,
observaient attentifs le flottement des bouchons.
D'autres enfin péchaient, installés sur la pente
des berges. Notre arrivée dérangeait à peine ce cé-
nacle ; quelques têtes se levaient et des sourires
complices répondaient à un petit salut de Polard.
— Tous les connaissez ? lui demandai-je.
— Parbleu, d'anciens copains, des barbeaux
arrivés.
13.
226 BORDS DE MARNE
— Des barbeaux?
— Oui, des m..., et Polard lâchait le mot tout
à trac ; c'est leur pays ici ; Marlespont est leur
villégiature, poissons de mer en vacances en
eau douce. Ce sont de bons garçons.
— Ah!...
— Et ils se la coulent douce. Ils ont, pour la
plupart, leur femme en maison et ils n'ont
madame sur le dos qu'une fois la semaine.
Madame rapplique le dimanche ou le lundi,
quelquefois les deux jours de suite, et ces jours-
là, dame, ils peinent ferme. On promène la poule
toute la journée en skiff. Ah ! on fait marcher
les biceps et suer un peu les rames ; toutes les
gigolettes sont folles du canot ; et puis, on va
au bal, on flâne d'un établissement à un autre.
Oh 1 il s'en avale ici, le lundi, des apéritifs. Et
quand les bras sont fatigués, en avant les jarrets.
Dans ce monde-là on aime encore la valse; et
puis on se baigne et puis on picte et puis on
dîne en famille, on s'envoie des douceurs. La
plupart, ici, sont montés en ménage, installés en
villa et on s'envoie des salades de tomates et
des matelotes d'anofuilles et des fritures de sou-
jons : ces messieurs ont fine bouche; et puis
LE JOUG 227
après, quand on a bien sué, bien bâfré et bien
bu, au dodo avec le petit homme, et la grasse ma-
tinée du lendemain matin. Non, ces messieurs
ne chôment pas ces deux jours-là; il est vrai
qu'ils se reposent tout le reste de la semaine.
Cinq jours sur sept, ils n'ont qu'à lézarder au
soleil. Madame est rentrée à Paris ; ils sont
bien tranquilles, rien à faire qu'à soigner leurs
fièvres.
— Et c'est madame qui paie?
— Comme de juste. D'ailleurs, vous me
faites parler, monsieur Jacques. Vous en savez
là-dessus aussi long que moi ; vous n'êtes
pas sans les avoir remarquées depuis dix
jours que vous êtes ici. Rien qu'à leurs pei-
gnoirs roses, à leurs tignasses jaunes et leurs
poires maquillées, trop de rouge aux lèvres
et les yeux noircis, ça se reconnaît tout de
suite.
— Ahl ce sont d'heureux lurons, ils ont la
vie belle ; et vous, Polard, vous n'enviez pas
leur sort ?
— Moi ! — et les yeux du camelot s'illumi-
naient, bleus comme une flamme d'alcool, moi,
envier celte vie-là! moi. être aux ordres et aux
228 BORDS DE MARNE
caprices, aux oui et aux non d'une gothon; moi,
manger d'ce pain-là : me faire engraisser par
une femme, quand j'ai mon intelligence d'hom-
me, mes deux mains et mes deux jambes; mais
vous n'm'avez pas regardé, monsieur Jacques;
mes bras ne sont pas des nageoires et puis, moi,
dépendre d'une poule ! Ah! came r'tournerait le
sang. Une femme me commander, à moi!
— Mais vous m'étonnez, Polard. Je croyais
que ces messieurs étaient les maîtres.
— Les maîtres, euxl Ils sont les chiens cou-
chants de madame et ils obéissent au doigt et à
l'œil. On ne connaît pas la vérité sur la vie des
souteneurs. Autrefois, peut-être, avant la loi
sur le vagabondage spécial, pouvaient-ils parler
sec ; mais maintenant c'est madame qui com-
mande et ferme, j'vous assure. C'est vrai que
ce sont elles qui raquent, mais elles en ontpour
leur argent. Tous ces pêcheurs que vous voyez
là, il n'faudrait pas qu'il leur prenne l'idée
d'aller faire un tour à Paris en l'absence de leurs
femmes. La villa est louée à leur nom, mais il
faut qu'ils la gardent; pas l'droit de se donner
de l'air hors du patelin choisi. La balade pour
ces dames, c'est le paillon. On leur met la ligne
LE JOUG 229
à la main : « Et maintenant, mon chéri, guette
Tgoujon. » Il faut qu'ils restent là à attendre le
bon plaisir de la patronne, comme la patronne,
là-bas, attend l'bon plaisir du client. On croit
que c'est par amour qu'elles ont toutes un p'tit
homme, non, c'est par vice, monsieur Jacques.
C'est pour infliger à un homme toutes les avanies
qu'elles avalent des autres, la revanche du mé-
tier, quoi! Une femme, c'est si criminel, c'est
toujours plein d'idées de vengeance 1
— Polard, Polard, je crois que vous vous
emballez.
— Je ne vous dis pas qu'il n'y en a pas de
chipées; mais sur dix femmes y en a bien huit
qui prennent un homme rien que pour ravaler
l'màle : ça leur dilate la rate. Elles en voient
de toutes les couleurs dans le métier; mais ce
qu'elles se rattrapent, quand elles s'y mettent !
J'en ai entendu qui parlaient à leurs amants
comme on n'parlerait pas à un chien, monsieur.
— Et eux supportent ça? Ce ne sont donc pas
des hommes ?
— Ohî ils allongent parfois une gifle à la
patronne, mais ils se rebecquètent tout de suite
après. Oh iraient-ils, les pauvres? Allez, ce sont
^30 BORDS DE MARNE
des esclaves, ils sont Lieu matés et dressés.
Quand on a tàté de la paresse, monsieur Jac-
ques, c'est bien fini, on ne remonte plus le cou-
rant. Vn homme qui s'est laissé engraisser,
autant dire un homme à la mer, coulé. C'est
pour ça qu'il devient poisson.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, monsieur Jacques ; la
plupart de ceux-là étaient de bons ouvriers,
même des employés aux écritures. Par veulerie
ils ont quitté leur métier, car c'est toujours la
première chose qu'elles exigent de vous, les ma-
tines, c'est quvous nfassicz plus rien pour
être plus à leur dévotion. C'est comme ça
qu'elles vous mettent sous leur dépendance.
Quand on s'est laissé nourrir des années sans
rien faire, allez donc reprendre un ancien
métier; les poils vous ont poussé dans la main
et personne n'a le cœur de s'ies arracher, les
poils. Ceux-là. la femme les tient par la fainéan-
tise, l'amour du bien-être, le dégoût du travail,
un tas de lâchetés : c'est l'joug; mais y en a
pour qui c'est encore pire. Parmi ces malheu-
reux il y en a qui n'ont pas la conscience très
nette. Sans parler des interdits d" séjour et d'ceux
LE JOUG 231
qui ont an dossier, y en a qui ont commis des
mauvais coups, cambriolages, monte-ea-Fair ou
agents assommés et qui ont passé à travers la
police. Ces coups-là, la femme les connaît tou-
jours, parce que la première chose que fait une
poule avisée, c'est d'faire jaspiner Thomme au
lit : on babille toujours sur Toreiller, et les
coups à la manque dans l'passé d'un homme,
c'est autant d'atouts dans la main d'une femme.
Une fois rancardé, y n'faut pas que le gonze
bouge. Y n'peut plus élever la voix, celui-là qui
a raconté ses affaires. Il sait c'qui l'attendrait
s'il lui arrivait d'broncher : madame irait tout
simplement le dénoncer à la Préfecture... Une
tète de femme, ça sonne toujours la casserole,
et, quand on lit dans les faits-divers des assas-
sinats de ces dames, on n'sait pas combien ont
payé pour avoir donné... Ah ! monsieur Jacques,
y en a qui sont si criminelles qu'elles vous pous-
seraient à faire du vilain, rien qu'pour avoir
barre sur vous après et vous tenir dans leurs
petites menottes, vous, un gars costeau, encore
honnête la veille, à leur convenance, pieds et
poings liés.
— Mordieu I quelle misogynie! Polard, je ne
232 BORDS DE MARNE
VOUS savais pas cette haine féroce du beau
sexe.
— Ça n'est qu'trop vrai, allez, monsieur! moi.
qui suis dans Tpays, je peux vous dire que mon-
sieur vous a dit la vraie vérité.
Le batelier venait de lâcher ses rames. Lui
aussi donnait son avis et corroborait les théories
de Polard de son expérience.
Le camelot reprenait :
— C'est que je suis payé pour les connaître.
Si j'avais voulu, moi aussi, j'en aurais mangé.
On n'est pas joli, joli, mais quand j'avais vingt-
cinq ans, faut croire que j'avais une frimousse
qui leur revenait. J'ai peut-être eu pour ma
p^ire plus de gonzesses qu'un banquier n'en a
jamais eues pour sa belle galette, et des jeunes',
des jolies, des rupines et avec qui j'n'ai jamais
casqué.
Parmi celles-là (j'étais alors pointeur pour un
bookmaker et j 'faisais les champs de courses) y
en avait une qui voulait absolument se mettre en
ménage avec moi. J'y consentais ; mais, après
une bordée de huit jours, j'iui déclarais que j'al-
lais reprendre mon travail et r'tourner chez mon
patron. Ça n'faisait pas son affaire. La voilà qui
LE JOUG 233
pleure: <^ Je l'aimais donc pas ! pourquoi n'vou-
lais-je pas rester avec elle puisqu'elle en gagnait
assez pour deux ! etc., etc. )>. et tout ce qu'elles
(lisent dans ce cas-là. J'iui réponds non. « Ya-
t'en, qu'elle m'dit alors, j t'ai assez vu. » Huit
jours après, elle était dans mon cinquième à me
d'mander pardon, à m'faire des excuses. « Fal-
lait que j' revienne, j'étais sa vie, elle n'pouvait
pas s' passer de moi. » Je cédais. Entre temps,
j'avais gagné pas mal aux courses et j'm'étais
frusqué à neuf; j'avais même acheté une paire de
bottines de quarante francs. Ces bottines-là lui
tiraient Tœil. Nous étions descendus déjeuner
chez l'marchand de vin. « Comme t'es nippé,
m'dit-elle ; t'as donc dévalisé quelqu'un ? w
« — Tu n'es pas folle, quej' lui réponds, tu sais
qui je suis. )) Alors, elle, avec un mauvais rire :
« Va, on sait ce qu' l'on sait, tu es comme les
autres. » Et voilà qu'elle me dévide tout un cha-
pelet de cambriolages, d'attaques nocturnes et de
batteries d'agents, qu'on aurait dit qu'elle récitait
les faits-divers d'un journal. « — Toi, t'as trop de
vice pour moi, ma ptite, «etje m'ievais, la plan-
tant là, oubliant, il est vrai, d'payer l'addi-
tion.
234 BORDS DE MARNE
Le lendemain, la police était chez moi. Ma
prothon avait porté plainte. J' l'avais lâchée en lui
emportant un porte-monnaie contenant deux
cents francs, plus une broche et une paire de
boucles d'oreille: une valeur de cinq cents francs
en tout. Heureusement que j'travaillais. J'pus
donner un alibi. Quant aux boucles d'oreilles,
la broche et le porte-monnaie, on retrouvait l'tout
dans la paillasse à madame. Elle m'avait chargé,
accusé par méchanceté et rien que des men-
teries ; mais j'en fis pas moins huit jours de pré-
vention et j'passai. j'vous le jure, un mauvais
quart d'heure à l'instruction, chez le juge. Sans
compter qu'avec un autre patron je perdais ma
place, et c'est bien là-dessus qu'elle comptait, la
gueuse.
Voilà les femmes !
BORDS DE SEINE
CHEZ GUILLOURY
Il y a huit ou dix ans, quand, bien portant
encore et travaillé par je ne sais quelle curiosité
malsaine, je fréquentais les berges du Point-du-
Jour, attiré là par le pittoresque des types ren-
contrés et, je Tavoue, par le péril même des
promiscuités louches, entre tant de mauvaises
connaissances je fis celle d'un assez curieux
personnage. Ancien souteneur ou lutteur de
foire aujourd'hui rangé des voitures et établi
à son compte aubergiste-cabaretier, cet homme,
à la face d'apoplexie, au biceps d'athlète, jovial
et rond comme une pomme, avait demandé
à me connaître : la commission me fut trans-
mise par le marinier même, qui devant lui
aA'ait prononcé mon nom. Guilloury, ajoutait
le commissionnaire, vendait des meubles an-
ciens : il avait une commode Louis XVI, des
238 BORDS dp: SEINE
flambeaux Empire et une pendule que des mes-
sieurs de Paris étaient venus voir, et puis des
livres rares : bref, un tas de bibelots et Ton
me savait amateur.
Une après-midi de paresse, je me laissai con-
duire chez Guilloury. Oh ! Timpression de cette
première visite, par une terne journée de
novembre, dans cette auberge du bord de l'eau,
ce bord de l'eau sinistre avec ses guinguettes à
l'abandon, ses gymnases démantibulés et cette
débandade de baraquements à demi efTondrés,
anciens bals de rôdeurs et guinches à tonnelles,
que le printemps fait pousser autour des fortifi-
cations!
L'établissement Guilloury, situé à près de
douze cents mètres du viaduc du Point-du-Jour,
était une assez grande maison assise en contre-bas
du chemin de halage ; au premier étage courait
sur toute sa façade une lons^ue ^ralerie à iour
où s'ouvraient des chambres, nids d'amour à
l'heure ou à la nuit pour ces messieurs de
Montmartre et de la Chapelle, les beaux lun-
dis de printemps et d'été, quand les hospitalières
maisons closes du Trône et de la rue Joubert
laissent envoler leurs trôlées de donzelles. Oh!
CHEZ GUILLOLRY 239
il devait s'en passer de belles chez Guilloury !
Mais, ce jour-là, sous ce ciel de suie et la rouille
de ses vig'nes vierges, l'établissement Guilloury
et sa galerie à jour me firent l'efîet de l'auberge
de Saltabadil. Un vrai coupe-gorge que ce caba-
ret isolé dans ce paysage d'hiver, au bord de ce
fleuve aux eaux plombées avec, pour horizon,
les saules dépouillés de Tîle des Vaches et, plus
loin, les cheminées d'usines dissy.
Quand nous y arrivâmes, deux terrassiers
crottés jusqu'aux épaules buvaient au comptoir
dans une vaste salle encombrée de tables et de
bancs de jardin : une assez jolie femme pâle,
émaciée, touchante de cette joliesse maladive de
tant de Parisiennes, y trônait, enveloppée de
lainasres. Mon sruide avant décliné mon nom. la
jeune femme, soudain toute rose, sortait du
comptoir pour aller au seuil de la cuisine appeler
Guilloury.
Il m'alla tout de suite, ce cabaretier du bord
de l'eau, avec sa grosse face réjouie, sa large
bouche fendue jusqu'aux oreilles et le ballonne-
ment de son ventre et de ses joues qui en fai-
saient comme un énorme poussah. Il vint à moi,
les mains tendues, comme une vieille connais-
240 BORDS DE SEINE
sance. me chatouilla délicatement l'amour-propre
en m'avouant suivre tous mes articles, et
m'emmenait aussitôt voir ses meubles ancien*s,
ses curiosités. La commode était hideuse et les
flambeaux un «rrossier surmoulaire. mais les
livres, imprimés les uns sur chine, les autres
sur vélin, avaient les plus belles reliures et,
gaufrés au petit fer, ornés de précieux frontis-
pices, constituaient des éditions fort rares. Mais
Guilloury ne les vendait pas. A aucun prix il
n'aurait consenti à s'en défaire ; il avait pour
ses bouquins un amour d'avare et de bibliophile,
et c'est avec un tremblement dans les mains
qu'il me faisait admirer les fers d'un exemplaire
des Fleurs du mal, première édition de Poulet-
Malassis, et trois fantastiques eaux-fortes iné-
dites de Tony Johannot pour illustrer Gaspard
de la Xiàt ; car, à ma grande surprise, ce caba-
retier-brocanteur était un littéraire. Autrefois
tout au début de sa caiTière, avant de rouler dans
je ne sais quels invraisemblables et équivoques
métiers, il avait été commis de librairie et, qui
mieux est, le premier commis de Poulet-Malassis,
l'éditeur des romantiques . Guilloury avait
connu familièrement Charles Baudelaire, et
CHEZ GUILLOURY 541
Gérard de Nerval ; il avait fréquenté IhùtelPimo-
dan avec Théophile Gauthier, pris part aux fa-
meuses débauches d'opium du cénacle des Jeune
France, visité, au lendemain de la mort de
Gérard de Xerval. cette ruelle infâme de la Grosse-
Lanterne et le bouge où le poète fut trouvé
pendu, et abondait sur les hommes de cette
époque en détails et en anecdotes du plus capti-
vant intérêt.
Particularités de caractère et de costume,
traits de mœurs et manies sur les personnages
qu'il avait fréquentés et connus, ce Guillourv
était une source intarissable. Je me liai sponta-
nément avec ce gros homme plein de souvenirs
et qui parlait de ses morts avec une tendresse et
un orgueil vraiment touchants. Le temps, qu'il
avait passé dans la librairie, était pour lui la
belle époque de sa vie et il ne se lassait jamais
de la raconter. Je me mis à fréquenter assez
assidûment, ma foi, le cabaret du bord de
l'eau.
L'établissement Guillourv ! Que de bonnes
journées jV ai passées, l'œil un peu vague, atta-
blé devant certain petit vin blanc aigre et suret
comme du chasselas trop vert, tandis qu'infa-
242 BORDS DE SEINE
tiofablement Gaillourv, tout gaillard au souvenir
de ses belles années, me dévidait le fil de
ses histoires I M""" Guilloury. fine, attentive,
m'encoura£:eait d'un bon sourire du fond de son
comptoir... M"'- Guilloury I Elle ne l'était pas
encore, mais devait le devenir bientôt pour
légitimer la naissance de deux marmots râblés
etmembrus, comme leur père, avec la même tète
drolatique de poussah.
Mais, à la vérité, si je m'étais pris d'amitié
pour ce couple de déclassés, je goûtais beaucoup
moins les habitués de l'établissement et surtout
la clientèle du lundi. Les jours ordinaires, cela
passait encore : c'étaient des terrassiers, des
charretiers engagés sur le chemin de halage, des
ouvriers retour de leur fabrique et des mariniers
du bord de leau, un peu chapardeurs, un peu
pillards même et qui faisaient volontiers des
feux de joie avec les embarcations trouvées à
la dérive, mais bons garçons au demeurant; et
puis l'eau douce a ses pirates.
Mais le lundi, mon Dieu ! qtiel public de bagne
et de maison centrale, quand tout Montmartre
et tout Saint-Ouen descendaient en masse faire
la fête dans les guinguettes de Billancourt et que
CHEZ GUILLOURY ^43
boockmakers, marchands de billets, bonneteurs
et cambrioleurs même venaient, bruyants et
boulant des épaules, s'installer en maîtres sous
les tonnelles de Guilloury! En face, dans l'île
des Vaches, tout Grenelle et Montparnasse,
vestes de toiles et cottes de velours, valsaient
aux sons vinaigrés d'une musique phtisique ;
les danseuses y étaient en taille et en cheveux.
Chez Guilloury, au contraire, c'étaient les robes
de soie et les chapeaux hérissés de bouquets des
pensionnaires des maisons closes, des danseuses
de bals publics à la mode, des célèbres et des
patentées comme la Môme Chester ou la Matlue;
toutes, ce jour-là, parties de leur meublé, le
cœur à la tendresse et le porte-monnaie garni, en
veine d'aimer un beau petit homme... Et, le soir,
c'était chez Guilloury des refrains de café-con-
cert beuglés à voix d'ivrognes, des bruits de bou-
chons de Champagne, de vaisselle brisée, de jupes
qu'on froisse et des cris de femmes qu'on viole,
et quelquefois, plus avant dans la nuit, des hur-
lements de bète égorgée et des coups de cou-
teau.
(( Vous finirez par vous faire assassiner, répé-
tais-je sans cesse à Guilloury, un de vos clients
244 BORDS DE SEINE
VOUS* plantera un soir son eustache dans le bas-
ventre et, n-i, ni. ce sera fini des franches lippées
et des beuveries que vous aimez tant, mon
pauvre vieux»; car j'affectais en lui parlant
le jargon moyenâgeux des Contes drolatiques,
dont Guilloury était entiché ; mais lui secouait
ses larges épaules : « Moi, pas de danger! Ce
sont tous des poteaux, des aminches. Ils se
feraient découdre plutôt que de loucher à un
poil de ma peau. Oij iraient-ils, d'abord, si la
cambuse était fermée ? C'est pour eux la mai-
son du bon Dieu, que l'établissement Guilloury.
L'endroit est sûr comme une chapelle et, grâce à
Dieu, je n'ai jamais eu de descente chez moi. Je
ne trinque pas avec la renïfe ^ et on n'a jamais
mangé le morceau au cabaret de V Eperon d'or;
les camarades le savent bien. Aussi je suis sacré
pour eux, comme vous Tètes aussi, vous, mon-
sieur Jean, parce qu'on vous a vu chez moi et
avec moi, qu'on vous sait un bon fieu et un ami,
quoique un peu jaspineur par métier. Mais vous
ne travaillez pas chez le bavard -, comme un tas
de vos copains, et vous, vous pouvez vadrouiller
' r.î police.
- l.e juge d'instruction.
CHEZ GUILLOURY 24:.
dans tout Paris et à Theure que vous voudrez, il
ne vous arrivera jamais rien dans la soce \ Pour
nous, vous n'êtes pas un pante-, et cette réputa-
tion-là, c'est comme si vous aviez l'anneau de
Salomon au doigt. »
J'ai déjà dit que Guilioury avait de la littéra-
ture, et, tout fier de sa clientèle hétéroclite, il
lui arrivait parfois de reprendre : « Et il en a
passé chez moi pourtant , des célèbres et des
fameux que la police a longtemps cherchés, et
sans jamais mettre la main dessus, et il en passe
encore! Ainsi, moi qui vous parle, j'ai eu l'hon-
neur de servir et de loger souvent Eyraud, oui,
Eyraud de l'affaire Gouffé et sa maîtresse, Ga-
brielle Bompard, une mâtine qui n'avait pas froid
aux yeux, mais quasi-bossue, nouée, basse sur
pattes, pas le genre de femme que j'aurais aimé,
moi.
« Eyraud, comme vous savez, habitait Sèvres;
il venait souvent avec Gabrielle manger une
friture à Y Eperon et puis, dans la belle saison,
il leur arrivait de coucher. Ils prenaient la cham-
bre là, sur la galerie, celle qui domine la Seine.
' La compagnie.
- Bourgeois.
14.
246 BORDS DE SEINE
On eiî a une vue, là, le matin I Ah I oui, mon
bon monsieur, que j'en ai vu défiler des types
dans ma maison et que j'en sais, moi, des his-
toires I »
LE FTACRE
— Si vous n'avez jamais attrapé de horions
au milieu de votre clientèle, vous m'avouerez
bien pourtant avoir eu quelquefois le petit froid
de la peur, disais-je à Guilloury un soir que,
retenu par le ménage à dîner, nous causions tous
les trois dans la cuisine de YEperon cVor. Ça ne
se commande pas, ça, la peur.
— Moi, la frousse ? Jamais. Connais pas ça,
la peur 1
Et Guilloury se carrait dans l'orgueil de ses
larges épaules. Je me tournai vers lajolieM"''^ Guil-
loury en train de dodeliner un des petits Guil-
loury sur ses genoux.
— Et vous, madame, nerveuse et fine comme
vous l'êtes, vous aimez cela les rixes et les cou-
teaux tirés de vos beaux clients du lundi 1
— Plus souvent qu'un d'eux toucherait à ma
248 BORDS DE SEINE
femme! s'érupait Guilloury. Ma femme, c'est
pour eux comme la Vierge pour les marins ;
et les plus sales traînées (car il en vient ici, des
fois. Il faut bien que tout le monde vive), les
plus sales traînées, vous dis-je, monsieur Jean ^ des
femmes, qui n'ont que Tordure dans la bouche,
ne risquent jamais un mot devant Corisande.
Car elle s'appelait Corisande, comme une
dame de beauté de la cour des Valois, la blonde
et mélancolique M""^ Guilloury, et, si elle ne con-
tredisait pas son mari, son sourire en disait long
sur la soi-disant retenue desdonzelleset, tout en
caressant de la main les cheveux de son enfant :
— Edmond dit vrai, monsieur. Nous recevons
ici ce qu'il y a de plus crapule.
Et comme je m'inclinais flatté, elle haussait
les épaules avec un joli clignement de paupières
et poursuivait :
— Tout ce qu'il y a de plus crapule, je ne
me fais aucune illusion là-dessus; et jo dois le
dire, sacripants peut-être en dehors de chez nous,
mais ici le cœur sur la main, bonne paye, jamais
d'ardoises comme dans les crémeries d'ouvriers,
et même des ésrards.
Et elle me désignait une gerbe de lilas blancs.
LE FIACRE 249
tout étonnés de lleurir dans cette cuisine d'au-
berge de banlieue.
— Oui, c'est le gros Edouard de la Bastille,
qui nous a apporté çaî s'exclamait Guilloury.
L'autre jour Bath-au-Pieu. vous savez, le petit
brun des Batignolles, le petit de V OEU-crevr ne
nous a-t-il pas apporté du mimosa, des fleurs de
?sice, comme dans la haute? Ici, jevous l'ai déjà
dit, ce sont des anges du paradis. On leur donne-
rait le bon Dieu sans confession.
— Et comme ça serait prudent, faisais-je en
me levant de table.
La demie de huit heures venait de sonner à
l'horloge de campagne debout dans sa gaine.
— Allons ! je vois que c'est ici lArcadie,
l'Arcadie des bria^ands transformée en beroers.
Mais il se fait tard et je crois que la neige a
cessé de tomber.
Et posant la main sur l'épaule de Guilloury :
— Vous me reconduisez, j'espère? Je ne me
soucie pas, moi, de m'en aller seul par la berge.
— Oui, on vous reconduira, quoiqu y ait
pas de danger, mais vous resterez bien encore
une heure avec nous. Nous allons prendre du
punch maintenant.
530 BORDS DE SEINE
— Edmond, hasardait alors M™' Guilloury,
M. Jean a raison, il vaut mieux s'en aller main-
tenant. La neige ne tombe plus. » Et comme son
mari la regardait étonné. « Et puis j'aime mieux
te le dire, je ne me soucie pas non plus de rester
seule ici, passé dix heures.
— Comment tu as peur, maintenant!
— C'est que je te connais 1 Quand tu recon-
duis M. Jean, un cigare au bureau de tabac, un
grog au concert, histoire d'entendre une chan-
son, tu en as pour une heure et demie. Or, la
bonne a congé ce soir, elle ne rentrera que
demain et je ne veux pas demeurer seule ici avec
les deux enfants, passé neuf heures et demie.
Yois-tu, si on venait frapper à la porte, pendant
que tu ne serais pas là, et menacer d'enfoncer,
comme cette fois où nous avons eu si peur,
même que tu as pris ton fusil...
— Ah ! Ali ! m'écriai-je triomphant, vous
avez donc eu peur une fois. Vous l'avouez
enfin?
Alors Guilloury :
— Elle peut-être, mais pas moi. Des vaga-
bonds, est-ce que je sais? Trois soûlauds qui
sont venus cogner, un soir de l'autre hiver, et
LE FIACRE 2ol
à qui j'ai du me montrer au balcon de la gale-
rie, armé de mon flingot pour les faire
déguerpir.
— Des soûlauds ! s'exaltait alors la jeune
femme. Trois hommes encapuchonnés qui vien-
nent essayer de crocheter une porte à deux
heures du matin, en janvier...
— Crocheter une porte I Si Ton peut dire î
C'étaient des clients attardés.
— Des clients! Et la pince-monseigneur qu'on
a trouvée le matin à dix pas de là, sur la route?
— Une pince-monseigneur. Ce pouvait être
en effet de vos habitués, madame, ne pouvais-je
m'empêcher de sourire.
A quoi la jeune femme très pâle :
— Oui, riezl Ça n'empêche pas que ce gros-
là — et elle désignait son mari — ne tremblât
de tous ses membres. J'étais là, derrière lui, le
pinçant jusqu'au sang pour lui donner le courage
de leur crier au large. Monsieur n'avait plus de
voix et il a fallu que je lui fasse du thé, une fois
qu'ils ont été partis.
— Et votre bonne, interrogeai-je intéressé,
qu'était-elle devenue? Vous étiez donc seuls
aussi cette nuit-là?
2o2 BORDS DE SEINE
— La bonne? Ahl c'en est une bien bonne I
202fuenardait Guillourv: nous l'avons retrouvée
oc -
le lendemain dans la cave, même qu'elle avait
mouillé toute la provision de charbon. Le poêle
a fumé pendant quinze jours.
— Oui, joue ton rôle, romps les chiens !
poursuivit M""^ Guillourv tout à fait sortie de
son caractère. Toi non plus, cette nuit, tu n'en
menais pas large. Et la fois du fiacre, donc ! Avec
ça que tu n'as pas eu peur cette fois-là!
Et se tournant vers moi :
— Monsieur, il m'est rentré si pale que j'ai
cru qu'il lui était arrivé malheur. Je l'ai cru
blessé. Une attaque nocturne, ça n'est pas chose
rare dans ces quartiers. El il a été si peu ému,
cette nuit-là, Monsieur Xa-pas-peiir, que le
lendemain il a été malade. Il n'a pu rien manger
delà journée; j'ai vu le moment où il faudrait
aller chercher le médecin.
— Mais, mon bon Guillourv, goguenardai-
je à mon tour, il me semble que, pour un homme,
qui ne connaît pas la frousse, voilà déjà deux
fois où vous avez eu une émotion grande, pour
ne pas prononcer le vilain mot de peur.
— Oh ! ça, je l'avoue, répondait le gros
LE FIACRE 2o3
homme, cette fois-là, ça m'a fait un coup, mais
c'est que ce n'était pas une affaire ordinaire, cette
histoire du fiacre. Jugez plutôt, monsieur Jean.
Et comme il s'apprêtait à me raconter la
chose :
— Ah! cette fois, non, intervenait M"''^ Guil-
loury, c'est pour le coup que je ne veux pas
rester seule ici, si tu te mets à raconter cette
histoire-là. Je vous accompagnerais plutôt jus-
qu'au Point-du-Jour avec les enfants!
— Eh bien, c'est donc moi qui vais partir,
faisais-je en me dirigeant à regret vers la porte,
car moi non plus je ne me soucie pas de retour-
ner par le bord de l'eau par un temps pareil, la
tête farcie d'histoires de voleurs.
— De voleurs ! ripostait Guilloury, c'était
m.ieux que ça. Mais restez donc. Je me sens en
veine et elle n'est pas ordinaire, mon histoire.
— D'autant plus qu'il neige à gros flocons,
disait M™" Guilloury qui s'était levée pour aller
regardera la fenêtre, et il fait un vent! C'est
par rafale que cela tourbillonne sur le chemin
de halage. On ne voit pas à dix pas devant soi.
11 faudra vous résis"ner à être notre hôte cette
nuit, monsieur Jean.
15
254 BORDS DE SEINE
Je m'étais levé à mon tour. Par la fenêtre
donnant sur la cour et des terrains vagues, der-
rière la maison, mon regard n'embrassait que
du noir, du noir moucheté de blanc comme si les
vitres eussent été tendues d'une invraisemblable
hermine, mais, par moments, tout ce blanc se
massait en colonnes mouvantes et, dans leur
intervalle, apparaissait une bande horizontale
d'un noir plus dense, la Seine avec, au-dessus,
une autre bande d'un srris cendreux, le chemin.
— Il n'y a pas à dire, ricanait dans mon dos
le gros Guilloury qui était venu me rejoindre, il
va vous falloir coucher cette nuit à Y Eperon
d'or. Bah! vous ne serez pas mal, on vous don-
nera la chambre de Gabrielle Bompard. celle où
Eyraud et sa coquine venaient dormir dans la
belle saison. Eh! ehî avec cela vous aurez peut-
être de drôles de rêves !
J'étais revenu m'asseoir à table, un peu énervé
du contre-temps : Guilloury, auquel sa femme
venait de faire signe de ne pas m'agacer davan-
taire, s'installait vis-à-vis moi et commençait :
— L'histoire du fiacre? Elle n'est pas longue,
mais j'ai diantrement eu peur cette nuit-là.
C'était, il y aura bientôt un an, vers la fin mars;
LE FIACRE 2oo
j'avais dîné ce soir-là à Paris: ça ne m'arrive
pas souvent, mais on a des amis. J'avais pris le
dernier train de ceinture, celui de minuit qua-
rante, qui, vous le savez, ne va que jusqu'à
Auteuil. De la gare chez moi il y a encore
une bonne trotte, mais en prenant par les forti-
fications, la porte de Versailles et de là en cou-
pant à travers champs j'en ai, moi, pour vingt
minutes. Me voilà donc filant, par une nuit
noire, sous une petite pluie tiède et fine, comme
il en tombe souvent à cette époque de Tannée, un
peu embêté par la boue grasse qui me collait
aux talons. J'arrive sans encombre jusqu'au che-
min de halage par le petit sentier du père Moret,
celui que vous prenez souvent; de là à la maison
il y a bien encore une centaine de mètres à mar-
cher le long de la Seine, et, dame! c'est un peu
désert, la berge de Billancourt, à cette heure-là:
tous les voisins sont calfeutrés, verrouillés, en
train de dormir, et on crierait à l'assassin que
pas un ne se dérangerait; et puis la maison
est isolée. Aussi n'étais-je pas un peu étonné en
avisant de loin, presque arrêté devant la cam-
buse, un fiacre, comme qui aurait dit le fiacre
d'un visiteur qui serait venu serrer la main à
256 BORDS DE SEINE
ma femme. J'ai confiance en Corisande ; n'em-
pêche que ça me fit un coup. Me voilà donc
hâtant le pas et rasant les palissades, quand, à
vingt mètres en avant du fiacre, j'avise deux
particuliers descendus, eux, au hord de l'eau, et
qui jetaient des pierres dans le bouillon, comme
pour voir si la Seine était profonde.
— Qu'est-ce qu'ils peuvent bien foutre là î
que je m'dis flairant une manigance: et, m'a-
platissant contre les murs de clôture, je ne
m'avance plus qu'à petits pas, mais assez pour
voir que leur fiacre n'a pas de lanternes, pis,
qu'il y en a des lanternes, mais qu'on a collé
dessus des bandes de papier pour cacher le
numéro. Caché aussi le numéro de derrière
le fiacre, par un petit collage idem; et j'me dis,
plus du tout rassuré : « Ça sent mauvais. Pour
<( prendre tant de précautions ces particuliers-
« là font de la sale^ouvrage. Pourvu qu'y n'me
ce pigent pas! »
(( Ils étaient heureusement toujours occupés
à tripoter leur eau, si bien que j'me carre, que
j'gagne ma cambuse, introduis ma clef en douce,
et m' voilà chez moi. Mais faut-il quThomme
soit pervers I Une fois à l'abri, l'envie m'dé-
LE FIACRE 2o7
mangeait d'aller voir ce qu'il y avait dans le
liacre ; je reviens sur mes pas, j'm'approche de
la portière, Tvasistas était baissé et j'déméle
dans le noir une femme qui dormait, et alors une
idée diabolique, me prend d'iui passer la main sur
la figure pour voir si elle dormait pour de bon,
la gonzesse ! C'était un cadavre, monsieur Jean.
Oh! le froid de cette joue sur ma main, jTai
encore. J'n'ai pas demandé mon reste, j me suis
cavale chez moi.
« Un macchabée qu'ils allaient enterrer en
Seine, à la douce, comme ça, les brigands I car
du haut de ma galerie j'ies ai vus revenir, faire
avancer Ffiacre, prendre la gonzesse l'un sous
les bras, l'autre par les pieds, et la j'ter dans le
bouillon, et puis après, fouette cocher ! ils ont
tourné par la rue du Cimetière, ^'i vu ni connu,
j' t'embrouille !
« N'est-ce pas qu'on aurait pu être ému à
moins ? »
UNE LETTRE
Monsieur,
Dans un de vos derniers contes intitulés :
Histoire du bord de leau, vous mentionnez la
rencontre d'un fiacre stationnant la nuit sur les
berges de la Seine et servant à transporter un
cadavre de femme. Vous avez eu soin de décrire
les bandes de papier collées sur les numéros des
lanternes et sur celui de la caisse du fiacre ;
vous avez même raconté l'aventure en argot
pour donner plus de réel à la chose, comme si
c'était là un conte fantastique, presque incroya-
ble, un fait tout à fait rare, convaincu sans
doute d'avoir fait une belle découverte.
Eh bien.! détrompez- vous, Monsieur, et croyez-
en un vieux noctambule. Le fait que vous avez
narré est tout à fait ordinaire : votre fiacre
UNE LETTRE 259
anonyme aux lanternes voilées circule toutes
les nuits dans Paris. Il ne s'en passe pas une
où quelque corps d'assassiné ne soit plus ou
moins mystérieusement voiture jusqu'aux bords
des berges, oii la Seine, ce tombeau mouvant
des secrets de Paris, accueille le macchabée
avec toute la discrétion promise aux clients par
ces nouveaux entrepreneurs de pompes funè-
bres.
Il faut bien faire disparaître les cadavres com-
promettants. Le crime, ce n'est rien à commettre,
mais il faut en effacer les traces, car, si mala-
droite qu'elle soit, la police est là. Or- l'impor-
tant, c'est de la dépister, de la dépayser surtout
en établissant un alibi d'abord, et si, par exem-
ple, vous transportez dans la plaine de Grenelle
un monsieur refroidi rue de laChaussée-dWntin,
vous avez toute chance d'égarer quelque temps
le flair des policiers.
Et puis la Seine est là, qui ne rend ordinai-
rement les objets confiés qu'après deux ou trois
semaines et, la plupart du temps, si avariés, si
abîmés par le séjour dans Teau et déchiquetés
par les poissons qu'il faut le témoignage des
parents au premier degré pour établir l'identité
2G0 BORDS DE SEINE
des repêchés à la Morgue. Les veuves de maris
disparus reconnaissent toujours leurs conjoints;
l'attrait de la liberté retrouvée est si grand,
qu'on n'admet même plus le témoignage des
veuves en matière de reconnaissance. Et puis
allez donc établir, après quinze jours de villé-
giature en Seine, si tel noyé a été auparavant
strangulé, empoisonné ou même un peu lardé
de coups de couteau ! les coups d'aviron, les
harpons des mariniers et l'hélice des bateaux-
mouches expliquent bien des bleus et des meur-
trissures et, la plupart du temps, on conclut à
un suicide et c'est une affaire classée.
Le voisinage du fleuve reste donc la ressource
et la Seine le cimetière indiqué de MM. les
chourineurs : tout cadavre gênant doit prendre
le chemin qui conduit à la berge. Je sais bien
qu'il y a aussi les dépeceurs, mais en général
ces petites opérations à domicile réussissent mal.
Outre qu'elles demandent des aptitudes particu-
lières, qui ne les rendent possibles qu'aux gar-
çons bouchers, elles entraînent avec elles mille
inconvénients comme l'odeur fétide, le sang qui
suinte à travers le plancher et des lavages ex-
traordinaires qui signalent toujours l'aimable
CNE LETTRE 261
charcuteiir à Tattention des voisins. Le petit
voyage en fiacre au bord de l'eau demeure donc
à nos yeux le moyen le plus sur qu'on ait encore
trouvé d'escamoter d'ausTUstes débris et de faire
classer une afîaire.
Et Dieu sait s'il s'en classe, des affaires ! Les
cartons de la préfecture en sont bondés d'af-
faires classées, cadavres anonymes, disparitions
mystérieuses sans parler des crimes inconnus.
Bien naïf, en effet, serait-on de s'en tenir,
comme statistique criminelle, aux comptes ren-
dus des chroniqueurs judiciaires et même aux
menues atrocités révélées tous les jours, sous
la rubrique des faits-divers, pour la grande joie
et la petite terreur aussi des bons rentiers et
des concierges.
Paris voit se commettre tous les jours deux ou
trois crimes dont aucun journal ne rendra jamais
compte. La police en a vent parfois, mais il y
va de son intérêt que le public les ignore. Devant
certaines disparitions, devant les affaires de
guet-apens surtout elle demeure impuissante ;
les fils de l'imbroglio lui échappent et, sure de
ne jamais déchiffrer l'énigme, elle préfère y
renoncer. A quoi bon perdre un temps précieux
262 BORDS DE SEINE
à des recherches inutiles? Mais, se sentant char-
gée de veiller à la sécurité publique et de rassurer
l'opinion, elle trouve bon de ne pas l'effrayer
par l'aveu de sa faiblesse et néglige de livrer
la liste des victimes à l'indiscrétion des jour-
naux. Affaire classée, écrit-on au dossier du pro-
cès-verbal, et l'incident est clos.
Or, sur cent affaires classées il y a gros à
parier que la victime aura pris au moins soixante
fois le chemin du bord de l'eau et que le fiacre
sans numéro aura transporté le macchabée
gêneur à travers Paris endormi jusqu'aux berges
accueillantes du fleuve. Nous l'avons cent fois
croisé à la sortie des théâtres, le (îacre-corbil-
lard. Or. lequel d'entre nous ajamais soupçonné
que sa boite roulante contenait un misérable
corps raidi aux yeux vides en partance pour le
Havre et New-York par Asnières et Poissy ?
J'ai écrit sans numéro et c'est votre faute,
Monsieur. Les fiacres des fius assassins, des
artistes du crime ont toujours un numéro. Sans
cela ils attireraient l'attention delà police, mais
ils en ont un faux et votre fiacre des berges de
Billancourt avec ses lanternes voilées était un
fiacre d'amateurs.
UNE LETTRE 263
Sans les bandes de papier collées sur les lan-
ternes, jamais votre Guilloury, qui m'a tout l'air
de s'être offert votre tête, n'aurait eu la curiosité
d'aller regarder dans l'intérieur du fiacre; mais
il est vrai qu'il n'y eût point découvert la terrible
femme soi-disant endormie et vous auriez eu un
beau conte de moins à narrer à vos lecteurs.
Mais je vous ai assez ennuyé de ma prose et,
puisque intéressé je fus par votre récit, je de-
meure votre débiteur. Or, un conte valant un
conte, en échange du vôtre je vous chuchoterai
une histoire et une vraie, colle-là, puisque c'est
une affaire classée où le fiacre transbordeur de
cadavre, le fiacre légendaire des nuits sans lune
au bord de l'eau a certainement joué un rôle.
D'abord suivez-vous les faits-divers? Si oui,
vous avez peut-être, il y a une quinzaine de
jours, remarqué le fait assez curieux d'une
dame *** partie de chez elle après déjeuner pour
rendre une visite, et retrouvée en Seine trois
semaines après. Crime ou suicide, on n'a jamais
pu rétablir la vérité, et la police, saisie de l'affaire
sur la plainte d'un gendre, a conclu à un accident.
■Or cette affaire a de mystérieux dessous qui, par-
venus à la connaissance du parquet, éveilleraient
264 BORDS DE SEINE
peut-elre ratlention du juge d'instruction. D'a-
bord ce n'est pas à la requête d'un gendre,
mais d'un fils, que la police a recherché la femme
disparue, et la dame *** a été supprimée dans les
circonstances singulières que voici, — vous par-
donnerez mon style de procès-verbal :
M™® X.... bonne bourgeoise, fortune movenne,
vivant avec son fils employé dans un ministère,
domicile au faubour»- Saint- Germain. Yous
m''excuserez de ne pas préciser.
M""^ X... s'intéressait à deux jeunes filles,
deux sœurs orphelines de vingt à vingt-trois
ans que leur mère mourante lui avait recom-
mandées. Couturières de l'état même de leur
mère, qui avait longtemps habillé M'"^ X..., les
deux sœurs demeuraient ensemble du côté de
la rue Paradis et, sans avoir conservé la clien-
tèle de M™^ X..., la voyaient néanmoins de temps
à autre.
Tous les étés, M"'^ X... et son fils s'absentent
deux ou trois mois. En novembre dernier,
M""^ X..., de retour depuis six semaines à Paris,
et qui n'avait pas encore revu ses protégées,
recevait la lettre suivante :
« Madame, M^^^ Clara S..., une des deux jeunes
UNE LETTRE 265
filles auxquelles vous vous intéressez, est très
srravement malade et désirerait vivement vous
voir; M"^ Clara S... ne demeure plus avec sa
sœur; elle habite, lo, avenue des Epinettes, et
implore la faveur de votre visite. Venez, le plus
tôt sera le mieux. » Et c'était sia^né : femme V...
garde-malade.
M°"^ X... ne put se rendre ni le jour ni le len-
demain à l'adresse indiquée, mais le troisième
jour elle recevait une dépèche encore plus pres-
sante que la lettre. M"^ S... était au plus mal et
c'était faire une bonne œuvre que se rendre à
son appel. Si M°'^ X... redoutait une longue
course en voiture, un tramway partait justement
de la place Saint- Germain-des-Prés, qui s'arrê-
tait tout près de l'avenue des Epinettes; une per-
sonne l'attendrait à la station qui la conduirait
auprès, de la malade.
M""^ X... communiquait la dépêche à son fils
et, dans l'après-midi, prenait le tramway indi-
qué... et M™^ X... n'a jamais reparu. Son fils l'a
attendue vainement ce soir-là et les soirs sui-
vants. Une plainte a été déposée à la police. Or
le 15 de l'avenue des I']pinettés n'existe pas, n'a
jamais existé; c'est une voie nouvellement per-
266 BORDS DE SEINE
cée, toute de palissades et de terrains vagues,
derrière la gare d'Orléans, et les demoiselles
S..., les deux sœurs, n'ont jamais changé d'a-
dresse. On s'est servi de leur nom pour attirer
M™® X... dans quel sinistre guet-apens '? On le
devine, puisque le cadavre de la malheureuse
femme a été repêché quinze jours après, à hau-
teur de Saint-Gloud. Le crime, s'il y en a eu un
(la police a émis lidée de suicide), a donc eu
lieu vers les cinq heures du soir, en plein Paris,
et le cadavre a dû forcément être transporté
nuitamment jusqu'à la Seine, puisque l'avenue
desÉpinettes s'en trouve relativement éloignée.
Et dire que vous l'avez peut-être croisé, cher
Monsieur, le fiacre anonyme au faux numéro
qui. sûrement, a voiture M"^ X... jusqu'aux
berges du fleuve.
UN ACOMPTE
Ce jour-là. en entrant chez Guilloury, je vis
quelqu'un quitter précipitamment le comptoir et
disparaître derrière la porte de la cuisine.
M"^ Guilloury, qui s'était levée pour venir à ma
rencontre, avait elle-même un air gêné, Fairdans
ses petits soidie?\s d'une femme prise en faute ;
je les dérangeais évidemment. Je demandai pour
la forme des nouvelles de Guilloury (il n'était
pas là, parti à Paris depuis le matin), et après
quelques menus propos échangés au comptoir,
je me retirai assez intrigué, mais assez rensei-
gné sur le genre de clientèle de rétablissement
pour n'avoir pas soufflé mot de cette panique.
C'était un mardi. Deux ou trois jours après,
comme j'étais allé commander une friture à un
des pêcheurs de la berge, une friture de premier
choix pour mon ami Marcel Schoiï que j'avais
268 BORDS DE SEINE
à déjeuner le lendemain, je poussai machinale-
ment jusqu'à VEperon clOr el vis cette fois-là,
penchée à la halustrade de la galerie, une sil-
houette d'homme qui. à ma vue, se retirait brus-
quement. Presque en même temps, Guilloury
paraissaità l'entrée delauberge, la face épanouie,
et, familièrement, d'une tape sur l'épaule me
poussait jusqu'au comptoir, M""^ Guilloury un peu
pâle m'y accueillait d'un sourire. On avait prévu
ma visite et le ménage jouait à la sécurité: on
forçait môme la note de cordialité accueillante,
on voulait me retenir à déjeuner, mais il y avait
là un mystère, une énigme qu'on me voulait
celer : les Guilloury cachaient quelqu'un chez
eux et sûrement quelqu'un de compromettant,
car ils ne se souciaient ni l'un ni l'autre qu'on
en éventât la présence.
La porte de la cuisine était ce jour-là grande
ouverte et celle de l'escalier aussi, trop ouverte
même, comme pour protester contre tout soup-
çon. A Tétage au-dessus pas un bruit. L'individu
faisait le mort et j'allais quitter Guilloury quand
un fracas de vaisselle brisée éclatait soudain au-
dessus de nos tètes, il était suivi du choc sourd
d'un meuble qui tombe ; des pas légers couru-
UN ACOMPTE 269
rent. « Sacré nom de...! )) Et Guilloury étouf-
fait un iuron. Ce sros homme sanguin était
devenu tout pâle. Quant à M'"' Guilloury, les
reins appuyés au comptoir, elle y crispait deux
petites mains de femme nerveuse, défaillante,
visiblement prête à tomber. Deux mariniers
venaient justement d'entrer, un roux et un
brun, tous deux, le teint rissolé, couleur de bri-
que, des gens qui passent leur vie surTeau, Har-
douin, dit la Pipe, et Yerget l'Esturgeon, deux
rigolos bien connus de Suresnes à Grenelle et
qui, les beaux lundis du Point-du-Jour, passent
en bateau escarpes et gigolettes au bal de l'île
des Vaches. Ils s'amenaient pour prendre un
verre et s'étaient arrêtés, tête levée, bouche
béante, au bruit.
— Ben! j'crois qu'on l'arrange, vot'vaisselle,
patronne ! plaisantait le Hardouin. Si c'est
comme ça qu'y caressent vot'mobilier, les démé-
nageurs n'auront point grand ouvrage à faire à
vot'fîn d'bail. Faut-y monter leur donner un coup
d'main pour relever la casse?
Mais Guilloury était déjà dans l'escalier.
— C'est cette satanée bonne, faisait-il en bar-
rant de son corps toute la largeur des marches,
270 BORDS DE SEINE
elle n'en fait jamais d'autres î j'y vais (et avec
un regard expressif à sa femme), j'y vais î
M""^ Guilloury avait repris sa place et, penchée
vers ses clients :
— Que faut-il vous servir, la Pipe ?
Alors moi entrant dans son jeu :
— Trois absinthes orgeat, n'est-ce pas ? dé-
clarai-je en me tournant vers les deux pêcheurs,
et double tournée, c'est moi qui régale.
— Ça va, ça va, monsieur Jean 1
Et, les absinthes bues, leur moustache
essuyée du revers de leur manche^ les deux mari-
niers se retiraient avec le salut des hommes du
peuple esquissé d'un geste, et je sortais avec
eux.
— On ne vous voit plus ? Vous boudez donc
les amis ?
C'était Guilloury qui m'interpellait, soudaine-
ment surgi devant moi sous le pont du chemin
de fer de la gare d'x\uteuil. Il avait croisé ses
bras sur sa poitrine et penchait la tête avec un
sourire goguenard.
— Dame! mon ami, lui répondais-je, j'atten-
dais que vous me fissiez signe. Je n'aime pas
UN ACOMPTE 271
déraDOfer les «"ens. et vous aviez une si drôle de
mine la dernière fois que je suis allé à \ Eperon
dOr ! On ne paye donc plus dans votre mai-
son?
— >yon, le payeur est parti I
Et me frappant familièrement dans le dos :
— On nvous l'met pas, à vous. Vous en avez
à' la gourance ^ î Eh bien ! oui, nous avions
quelqu'un chez nous qui ne se souciait pas d'être
vu. C'n'est pas que nous nous méfions de vous,
monsieur Jean, et Gorisande en avait assez gros
sur le cœur d'penser à toutes les mauvaises sup-
positions qu'allaient amener nos cachoteries ;
mais Fpauvre gas, lui, ne vivait plus. Il se serait
plutôt jeté en Seine que de savoir quelqu'un au
courant de sa situation. C'est qu'elle était juste
drôle, sa situation, et nous étions juste fiers,
Gorisande et moi, les sept jours que ça a duré.
Mais ni-ni, c'est fini; le gas maintenant vogue
pour IWmérique. Il s'est embarqué, il y a dix
jours, au Havre. Peut-être bien qu'il est à New-
York à cette heure.
Et comme je Técoutais un peu abasourdi :
' De la méfiance.
272 BORDS DL .«?i:iNE
— Mais j 'parle par énigmes, vous devez pas y
voir goutte. Bah ! le gas est parti, j'peux vous
dessaler^ la chose, mais pas de bêtise, n'allez
pas jaspiner ça dans vos feuilles. Vous m'feriez
une mauvaise affaire avec les aminches.
Et passant familièrement son bras sous le
mien :
— J'vas vous conter ça en route, vous m'ac-
compagnerez bien jusqu'à YEperon d'Or? Cori-
sande sera si contente de vous revoir! Elle a bien
vu qu'vous boudiez, allez I C'est dit, vous venez.
Nous allons prendre par le plus court, le long
des fortifes.
Et quand nous fûmes engagés dans l'étroit
petit sentier qui serpente au ras du talus,
au bord même des fossés , Guilloury com-
mença :
— Yoilà l'affaire. Vous l'avez peut-être lue
d'ailleurs dans les journaux. Il y a à peu près
trois semaines, un mois, une fille de Montpar-
nasse trouvée à moitié assommée, défoncée à
coups de bottes dans le fossé des fortifications,
entre les portes de Montrouge et de Yanves.
' Raconter.
UN ACOMPTE 273
Une vraie marmelade, quoi ! une bouillie d'a-
mour qui creva le même jour à l'hôpital, mais
non sans avoir jaspiné, car ils s'étaient mis
à douze pour faire le coup et, sur les douze,
dix au moins lui avaient passé sur le corps.
Elle nies nomma pas tous pour une bonne
raison, c'est que la chose s'était faite la nuit et
qu'elle n'ies avait pas tous reconnus, mais elle
en dit assez pour en faire arrêter cinq à six
et faire rechercher le septième, et activement,
encore.
— Et le septième était chez vous. C'était lui
que...
Comme je m'étais écarté instinctivement de
Guilloury.
— Et le septième était innocent, il n'avait rien
fait, le pauvre bougre, il n'en courait que plus
de danger, car il n'avait pas qu'à se rjourrer d'ia
police, il avait à se cacher des six autres qui
avaient fait le coup et avaient juré de l'occire et
de lui régler son compte, comme à une vache
qu'y croyaient quil était et qu'il n'est pas,
c'pauv'Séraphin... Mais tout ça, faudrait vous
expliquer tout le commencement de la chose.
C'est des histoires de vengeances, des affaires de
274 BORDS DE SEINE g|Uj
macs qui ont leur point d'honneur tout comme |
des gentilhommes, et avec des complications à
n'en plus finir.
(c J'vais tâcher d'vous éclaircir ça : Voilà : la
fille massacrée, la grande Lisa de Montparnasse
était une casserole, c'est-à-dire qu'elle avait
vendu son homme. Quand Julot-Mes-Pattes, qui
marchait avec elle, fut arrêté pour montage en
fair ^ elle chiala - tant par tout Montpar-
nasse et Grenelle, que toute \di soce coupa dans
le pont de sa peine. Elle resta trois mois veuve
et ne se mit avec le beau Polyte des Moulins, un
gas de la barrière d'Italie, qu'après l'jugement
d'son homme (Julot, récidiviste, en avait attrapé
pour deux ans), et tous les amis de Julot approu-
vèrent, bien qu'Polyte ne fût pas du quartier,
parce qu'une femme n'peut pas vivre sans
homme et qu'il faut qu'une marmite rap-
porte.
« Aussi y en a eu un pétard dans la haute
pègre de Montparnasse quand on sut par un
môme, dé carré ^ la veille de Poissy, que la
' Cambriolage.
- Pleura.
' Sorti de prison.
UN ACOMPTE 275
grande Lisa avait manaé Tmorceau. C'était elle
qu'avait tout dit chez Ycurieux, elle qu'avait
vendu Julot à la rousse. Encore dans l'trou pour
dix-huit mois. Julot faisait dire ça aux amis
pour qu on s'méfiàt de la grande Lisa et qu'on
lui donnât même un petit acompte, avant qu'il lui
réglât son affaire à sa sortie. Vous savez comme
moi quel acompte on lui a donné. Ça se fît
après boire, un soir, chez un troquet de la rue
de la Gaîté; on décida que trois de la
bande endormiraient ^ Tbeau Polyte, l'homme
à Lisa, qu'ils l'emmèneraient picter ailleurs,
pendant qu'eux descendraient la fille jusqu'aux
fortifications et ils l'ont vraiment descendue à
coups de bottes et de tout ce qui s'ensuit. Elle
s'méfiait pas d'abord, toute contente d'aller en
vadrouille avec tout c'qu'y a de plus rupin dans
Montparnasse et de tromper un peu son homme,
car c'était un vrai cœur de vache, parait-il. Une
gonzesse, ça se saoule comme un enfant, et elle
s'est laissée m'ner de marchand de vin en mar-
chand de vin jusqu'à la porte de Yanves. G'n'est
qu'en dehors des fortifs, une fois sur les glacis,
* Occuperaient.
276 BORDS DE SElNE
qu'elle a commence à comprendre et à avoir
peur.
— « Y a-t-il longtemps qu't'as eu des nouvelles
de Julot? lui a dit comme ça le irros Alfred. )>
Et, panl un gnon en pleine figure.
« — Tiens I pour toi, sale bourrique! »
C'a été Tsiornal. Ils lui sont tous tombés dessus,
la bourrant de coups de poing, de coups de pied,
lui déchirant sa robe et, comme elle criait, ils
lui ont enveloppé la tète avec son chàle et l'ont
tramée dans le fossé où dix sur douze lui ont
fait les mille et une horreurs. Séraphin seul, qui,
lui, est quasi honnête, n'a pas voulu y toucher;
il intercédait même pour elle et a failli avoir
une affaire avec les gas; y voulaient le forcer
à... vous me comprenez. Si la fille a pas été tuée
sur l'coup, c'est grâce à lui, et cest lui qu'elle
a nommé avec les six autres. Ils ont tous été
arrêtés, sauf lui ; et l'reste d'ia bande, qui le sait,
a juré de lui servir la pareille, attendu que
c'est une vache, un pante qui n'a pas voulu
marcher avec eux et qu'bien sûr il a mangé
l'morceau... Alors il a quitté le quartier.
« Traqué par la police et recherché par les
cinq plus grandes terreurs de Montparnasse, vous
UN ACOMPTE 277
jugez si rpauvre gas était à son aise chez nous
et s'il aimait les visiteurs. Et nous non plus,
nous n'étions pas à notre aise, monsieur Jean.
Enfin il est en sûreté, il a trouvé de Tardent
pour partir. Moralité : Il faut hurler avec les
loupb. »
16
NUIT DE JANVIER
— J'crois qu'vous y prenez goût, aux his-
toire fantastiques î
Et Guilloury, qui venait de me surprendre
en flagrant délit de mon péché, m'enlevait des
mains une vieille édition elzévir des Contes
d' Hoffmann. Je l'avais trouvée en furetant dans
Fespèce de galetas qui servait à Guilloury
de hibliolhèque. J'y avais pénétré en son absence
avec Tautorisation de M""' Guilloury. Et, commo-
dément installé dans un grand fauteuil à oreil-
lettes, j'y feuilletais depuis une heure au moins
les savoureuses et délirantes histoires du con-
teur allemand, ravi de la bonne aubaine d'un
conte non encore lu dans aucune édition, le
Choix d'une fiancée. L'entrée de Guilloury me
déranofeait au beau milieu des estomirantes
aventures du secrétaire privé Tussmann, val-
>'UIT DE JA>'VIER '210
sant, malgré lui, dans la rue de Spandaii, un
sale balai entre les bras, au centre d'un millier
de secrétaires Tussmann tourbillonnant autour
de lui avec des balais pour danseuses.
— .Oui, je les adore et je m'en vante, répon-
dais-je au maître de YEperon d'or. Où diable
avez-vous déniché ce volume '^ Vous me le
cédez, n'est-ce pas? Je vous Tacheté, c'est con-
venu. Le prix?
— A aucun, même pour vous. C'est une tra-
duction introuvable, mais le volume reste à votre
disposition et vous pouvez venir le lire tant
qu'il vous plaira; mais vous êtes rouge et con-
gestionné, mûr pour une attaque d'apoplexie.
I Assez causé comme cela avec le conseiller Cres-
pel et le vieux Goppelius; ce sont là des person-
nages qu'il ne faut pas trop fréquenter, monsieur
Jean; vous finiriez par voir des tètes de renard
sur les épaules de vos amis, comme le secrétaire
f privé Tussmann lui-même, à moins que vous ne
preniez ma servante pour une autruche, la
gigantesque et fallacieuse autruche qui vient ou-
vrir la porte aux visiteurs et fait à la famille
Mock épouvantée de si belles révérences dans le
F Docteur Cinabre.
280 BORDS DE SEINi:
— Ah I ce Docteur Cinabre, m'écriai-je quel
chef-cCœuvre^ quel imprévu dans le fantastique!
Cet Hoffmann est le vrai maître du cauchemar.
Ln mot, un détail dans l'histoire la plus simple,
la plus naturelle et, boum! c'est comme le coup
de gong- de la folie; on perd pied et on tombe
dans le surnaturel. Ainsi cette autruche du Doc-
teur Cinabre venant ouvrir la porte et introdui-
sant froidement chez son maître l'ahurissement
des visiteurs, moi je trouve cela tout bêtement
merveilleux.
— Et que vous avez raison, monsieur Jean!
En fait de cauchemar, cela est du plus fin et du
meilleur, mais il n'y a pas besoin d'aller cher-
cher si loin pour trouver de l'étrange et du sur-
naturel. Ce buveur de chopes qu'était Hoffmann
était servi par la plus belle imagination, j'vous
le concède, mais il était aussi bien aidé par les
circonstances. Dans le décor emfumé de ces
vieilles brasseries d'Heidelberg, au milieu de
toutes ces figures quasi grimaçantes de conseil-
lers à perruques, vêtus à la mode du siècle der-
nier, les effarantes silhouettes de V Orfèvre et de
YHomme au sable s'imposaient presque à ses
veux hallucinés. Hoffmann était srrand buveur,
NUIT DE JANVIER iSl
VOUS le savez, plus grand fumeur encore, et nul
doute que la nuit, à la sortie des brasseries où il
s'attardait, le cerveau brouillé de fumée de tabac
et de bière anglaise, il n'ait fait les plus mys-
térieuses rencontres par ces rues moyenâgeuses
et quasi fantastiques de Spandauet d'Heidelberg.
Avez-vous remarqué avec quelle espèce de han-
tise, dans la plupart de ses contes, il revient à
ces scènes nocturnes d'auberges? C'est toujours
là que ses héros rencontrent les équivoques per-
sonnages à transformations subites, qui désor-
mais s'attachent à leurs pas et ne le quittent
plus.
C'est en sortant d'un café, où il avait coutume
de passer la soirée, que le secrétaire privé Tuss-
mann aborde le terrible Léonard. C'est dans une
taverne, où l'étranger l'emmène souper, qu'il as-
siste aux effrayantes jongleries du vieux juif et
de r Orfèvre ; et dans le Reflet perdu enfin, c'est en
sortant d'un bal, dans le bouge de maître Thier-
mann, qu'HofTman lui-même fait la connaissance,
entre une chope et une pipe de tabac, du général
SouwarofT, l'homme au reflet perdu, et de ce pauvre
Spicken, l'homme qui a vendu son ombre; et
cela se passe toujours entre onze heures et
16.
282 BORDS DE SEINE
minuit, après boire, par des nuits sans lune,
toutes secouées de rafales et de cris de girouettes
glapissant sur les toits, comme des chats en
fureur.
« Mais ces apparitions inexplicables, inexpli-
quées et terrifiantes, les nuits de Paris moderne
en sont pleines, et Dieu sait pourtant que le décor
n'y prête guère avec nos rues larges, tirées au cor-
deau, éclairées au gaz et à Télectricité. Mais bah !
une imagination un peu vive, la surexcitation
d'un bon dîner, quelques souvenirs de lectures
aidant, l'incident le plus futile en apparence, et
l'homme le mieux équilibré, le plus sain de corps
et desprit, Guilloury lui-même devient vision-
naire.
— Comment vous-même, mon bon Guil-
loury î
- — Moi-même, et j'ai une aventure dont le con-
teur Hoffmann aurait fait son profit, et elle m'est
bien personnelle et j'y ai songé bien souvent
depuis. Il y avait autre chose qu'un hasard dans
ce que j'ai vu cette nuit-là; c'était quasi comme
une révélation d'outre-tombe: lesg-ens du métier
appellent ça une communication d'au delà. Or,
la maison Guilloury ne fait pas commerce avec
NUIT DE JANVIER 283
les esprits, que je sache. Bref, tout ça m"a long-
temps tarabusté le cerveau, d'autant plus qu'il
y avait des coïncidences... Mais vous vous lan-
guissez d'en apprendre plus long, je ne suis pas
dur et mon histoire, la voilà :
u C'était il y a deux ans, à la fin janvier. Il
gelait même ferme depuis une quinzaine, ça
avait pris tout d'un coup le dimanche des Rois.
Il n'y avait pas de jour où il ne fût question de
miséreux trouvés morts de froid, et la Seine
charriait de gros glaçons. J'avais dîné à Paris,
une espèce de banquet annuel d'anciens... J'vous
dirais bien d'anciens commis de librairie, mais
vous n'me croiriez pas... d'anciens... enfin vous
m'avez compris..., tous aujourd'hui établis avec
de bonnes rentes au soleil, qui marchands de
vins, qui nourrisseurs, bref, un banquet de
rigolos, o\x Ton en avait bu et du bon, vu qu'on
n'avait pas regardé à la dépense et qu'y avait
parmi nous deux ou trois patrons de maisons,
qui en avaient apporté de leurs caves.
« Bref, vers une heure du matin, j'm'trouve
sur le pavé, à la hauteur du Pont-?seuf, un peu
parti, mais solide sur mes jambes et, comme
vous voyez, pas tout près d'Auteuil. Plus d'omni-
28i BORDS DE SEINE
bus, plus de train à Saint-Lazare; je hèle un
fiacre à lanternes A'ertes (les lanternes vertes, ça
remise à Grenelle, c'est presqule quartier).
c( Cent sous, que je dis au cocher, et condui-
sez-moi hors barrière, quai du haJage. à Billan-
court, numéro 26. La route de Versailles tout
droit devant vous. »
« Et me voilà roulant le long des quais, ballotté
sur les coussins avec une sacrée lune d'hiver
toute blanche dans un ciel pale, même qu'on eût
dit qu'il y avait de la limaille de fer répandue
partout. Enfin j'm'endors.
(c Je pionçais ferme quand il m'semble que le
fiacre s'arrête.
« Bah I que je me dis, je rêve. Continuons de
dormir.
c( Mais non, nous ne marchions plus.
« Ah ça ! que je me dis, ça sent mauvais. Est-
ce que le collignon me prendrait pour un pante.
« Et je m'éveille tout à fait; on venait d'ouvrir
la portière.
« — Ah ça ! cocher, est-ce que vous vous
foutez de moi?
« Mais l'homme, engoncé dans son cache-nez
jusque par-dessus les yeux :
îs'UIT DE JA>'VIER 285
0 — Excusez-moi, mon bourgeois, mais je
n'peux pas aller plus loin, mon cheval vient de
se déferrer des deux pieds de devant et vous
n'avez plus qu'à descendre. D'ailleurs, vous êtes
à mi-chemin, presqu'arrivé.
« — Comment ! à mi-chemin !
« Nous étions un peu au-dessus de la passerelle
de Passy, au pied de la propriété du D'" Blanche.
Un endroit tout à fait plaisant à deux heures
du matin, ces parapets du quai et cette suite de
grands murs.
'< — Allons, mon bourgeois, si vous préférez
dormir, je vous laisse ma voiture. Ça sera trois
francs l'heure, moij'détèle Cocotte etjTemmène
au dépôt. »
« Je m'exécutais en grognant, je donnais deux
francs au cocher et l'attelage gagnait en clopi-
nant le pont de Grenelle.
(c Me voilà donc seul sur le quai d' Passy, un
désert. Pas même au loin Tombre d'un sergent
de ville, les quelques guinguettes du quai comme
mortes, tous les volets clos et un de ces froids I
les asiles de nuit s'en souviennent, ils regor-
geaient de monde cet hiver-là, et je marquais le
pas en marchant pour me réchauffer, quand me
f>86 BOBDS DE SEINE
voilà tout à coup devant un pavillon aux fenêtres
violemment éclairées : un pavillon Louis XVI à
deux étages enclavé de grands murs, le rez-de-
chaussée exhaussé d'un sous-sol avec des bal-
cons de fer ouvragé à ses portes-fenêtres, une
vraie petite maison de fermier-général, surgie
tout à coup devant moi sur le quai. Drôle de
maison ! Je ne l'avais jamais remarquée en plein
jour. Etais-je seulement sûr de l'avoir jamais
vue ? Toutes les fenêtres flambaient, celles du
rez-de-chaussée surtout. On recevait sûrement
cette nuit-là dans ce pavillon et les persiennes
n'étaient pas poussées. Une curiosité diabolique
me prend ! je m'approche du pavillon, me cram-
ponne aux ferrures des balcons et, me hissant à
la force des poignets, je regarde à l'intérieur...
et je vois... comme je vous vois, une pièce à boi-
series sculptées, illuminée d'un tas de bougies,
et sur une table une femme nue, couchée sur
le ventre et comme écartelée, les mains et les
pieds fixés par des courroies et qu'un homme en
habit de marquis, un habit de velours amarante,
tailladait dans le vif avec un scalpel : un vrai
cauchemar !... et la femme frémissait, pantelant,
essayant de briser ses liens, mais elle était soli-
>'U1T DE JANVIER 287
dément maintenue, un bâillon lui bouchait la
bouche... le sang perlait sur le scalpel et la souf-
france de la misérable était telle que des frissons
lui couraient comme une onde sur la chair.
Le temps de voir la perruque de l'homme qui
me tournait le dos, je n'ai pas d'mandé mon
reste et j 'cours encore, comme bien vous le
pensez... Et j'avais rêvé, car le lendemain, mon
vin cuvé, j'ai eu beau redescendre toute la route
de Versailles, pas plus de petite maison que sur
ma main. Le pavillon Louis XVI avait disparu
et, à la place où jTavais vu la veille, se dres-
saient les murs de rétablissement Sanfourche,
la maison de santé des chiens ; et ce ne serait
qu'une hallucination d'homme un peu bu, si, à
quelque temps de là, je n'avais acheté un vieux
plan de Paris avec vues de divers quartiers, et
reconnu sur une estampe la petite maison de ma
nuit visionnaire, oh ! mais toute crachée avec
les mêmes balcons et les mêmes ferrures de
fenêtres. Et savez-vous comment était catalogué
dans mon plan le pavillon criminel? Pavillon des
Sablons, appartenant à M. d'Hérauville, vendu
en mai 1778 au marquis de Sade. »
TABLE DES xMATIEHES
L'ARYENNE 1
GENS DE MER
Le Bon chauffeur 103
Passagères llo
Un grand mariag.i 129
1 Le saint coupable 142
[ Salue a Angèle'. 155
BORDS DE MARNE
Oraison funèbre lO'.i
Une fin. 1S3
! La proie 195
Les vacances de Ninie 208
; Le joug 222
BORDS DE SEINE
Chez Guilloury 237
Le fiacre 247
Une lettre 258
Un acompte 267
Nuit de janvier 278
EVREDX, IMPRIMERIE CH. HERISSE Y ET FILS
Les Livres du ^our
La dixième Muse
par Georges OHNET
L'Hôtel de S^e=Agnès
et des Célibataires
par Lucien ROLMER
La Juive
par ÉNAGRYOS
L'Amazone blessa
par Marcel BOULENGl
La Victime
par Fernand VANDÉRE
La Réincarnatior
de
Christian Chaumei
e par Maurice MONTÉGU
sont les plus récents Succès
DE LA
Librairie Ollendorff
^
^
'>2*J6. — Paris. — lap. Hcmmerlé et D». —JMT'
BINDl^SG 3ECT. dUL6 1
PQ Duval, Paul Alexandre î4artin
2235 L'Aryenne
D93A7
1907
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